Je vais inaugurer aujourd'hui ma "période récit". Vous raconter mon quotidien, qu'est-ce que c'est fatiguant quand pour ma part je suis hanté par l'histoire, le temps qui passe et ma vie qui, à bientôt 42 ans, ressemble déjà un peu à un bilan...
Je ferai aujourd'hui dans la métaphore. La gauche auquel j'appartiens, la "vraie" deuxième gauche en France, est aujourd'hui privée des tous ses outils conceptuels, dont le plus important : le marxisme. Quand elle se sert de ses outils, c'est pour en faire une utilisation caricaturale, "morte", aux antipodes de ce qu'ils furent, outils d'analyses, terreau de la pensée, raisons d'agir et capacités d'inventer. Du marxisme sortir les grands partis sociaux démocrates européens qui batirent les États Providences, les organismes de régulation mondiales comme l'ONU. Le marxisme donnait de la force aux idées de progrès des lumières en les appuyant par des luttes sociales, car Marx considérait, et à mon avis avec raison, que le progrès démocratique n'est pas automatique mais qu'il résultait d'une volonté collective organisée. Par la suite, la première guerre suivi par la "catastrophe bolchévik" (un coup d'état déguisé en révolution dans un pays sous-développé) allait fossiliser l'inventivité de cette idéologie, en briser sa force. Le premier crime du communisme est d'avoir tout fait pour tuer la jeune République de Weimar. D'autres suivirent.
L'extrème gauche aujourd'hui joue de l'incantation avec un outil qu'elle lustre comme elle peut mais dont elle a oublié le sens et l'utilisation, sous le poids fracassant de notre propre histoire. Le communisme stalinien survit aujourd'hui dans le désert conceptuel démarxisé de la charité et des "vrais gens". Quand au socialisme démocratique, il faut bien admettre qu'il n'a plus de socialiste que le nom et qu'il faut être généreux pour trouver une seule trace de réflexion sur ce qu'est réellement une démocratie. Pas étonnant que certains puisse trouver Bayrou séduisant : il a pour lui d'avoir au moins un horizon, l'Europe Fédérale. Un horizon qu'en bon socialiste, je partage parfaitement. En socialiste privé de parti. Vous voyez, je ne change pas mon discours. Je suis résoluement marxiste, mais je conçois la possibilté d'une réelle convergence avec des Européens Fédéralistes autours d'un projet de Constitution Fédérale.
La métaphore, alors... en musique.
Voici la gauche telle qu'elle est. Nulle, ringarde, sans sens. Inaudible. C'est du Ségolène. Ca cause à vide.
Je vous ai souvent parlé de ma passion pour la musique ancienne. Mais savez vous qu'il s'agit d'une aventure moderne, datant d'il y a une cinquantaine d'année. Savez vous que Vivaldi, Bach et même Mozart traversèrent au moins 150 ans d'oubli ? Qu'à la fin du 19ème siècle, on redécouvrit Mozart et qu'on en chantait uniquement des "airs" ? Que Vivaldi doit sa résurrection à la découverte d'une armoire remplie de partition à Turin dans les années 20 (et qu'il est donc faux que l'on jouait Vivaldi sur le Titanic)? Que tous, à commencer par Bach, subirent lors de leur redécouverte le ripolinage du romantisme : grand orchestre, piano, archets langoureux, rythmes élégants et emploi de fioritures pour "faire ancien" ? Tout un pan de musique Européenne a disparu, démodé par le classissisme à la fin du 18ème et renvoyé dans l'ombre par les lumières de la Révolution puis les guerres de l'empires et les valses tourbillonnantes de la restauration. Oubliés, les Couperins, Carrissimi et autres Geminiani, Rebel, Monteclair... On jouerait désormais L'Allelujiah du Messiah avec 400 choristes et 200 musiciens, en rythmes bien lents, élégants.
La redécouverte, j'aimerais la dédier à une grande dame, madame Wanda Landowska. Rien n'est plus archaïque aujourd'hui que ce clavecin énorme, fabriqué par Pleyel et qui ressemblait à un piano, mais quelle intuition au début du 20ème siècle, que penser que pour "retrouver" cette musique, il fallait un instrument qui ressemble à un instrument de l'époque. Son clavecin "modernisé", privé de toute résonnance, acidité, à la sonorité lisse n'en est pas moins un clavecin. Et nous devons à cette femme dont le nom raconte à lui tout seul l'aventure européenne du 20ème siècle ( Juive Polonaise exilée en Allemagne, en France puis aux États-Unis), les premiers enregistrements de Bach ou Couperin.Voilà où nous en étions.
Vers 1949, le Haute-contre britannique Alfred Deller contacta de jeunes musiciens de la Philarmonie de Berlin. Il en avait assez de ne pouvoir utiliser sa voix aigue que pour de rares occasions et désirait travailler le répertoire Élisabetain si possible autrement qu'accompagné au piano comme on le faisait alors. C'est de cette rencontre que naquit l'idée de créer une petite formation qui travaillerait à l'ancienne, à 2 ou trois musiciens. Un pianiste se mettrait au "clavecin" : Gustav Leonhard. Un violoncelliste accompagnerait : Nikaulaus Harnoncourt, et Deller prendrait un luth. Très vite, pourtant, ils comprirent que quelque chose clochait, que la voix couvrait les instrument modernes, aux sonorité mates destinées au grand orchestre. Les trois amis se mirent alors à utiliser des instruments anciens : cordes en boyeau, "vrai" clavecin. Un enregistrement de 1956/57 a gravé ces premières tentatives (je ne l'ai écouté qu'une fois, c'est monstrueux, ça sonne paysan et pourtant... c'est incroyablement juste). Le petit noyeau de pionniers s'agrandit au fil des années pour former le Concentus Musicus Wien. Une première compilation de 1963 fut reçu par la critique par une salve d'injure. De "vous ne savez pas jouer", "ça sonne faux" à "arrêtez vos expériences", "il fait respecter Bach", tout fut bon pour décourager la tentative de retrouver non la lettre de cette musique, mais son esprit. Harnoncourt persista, revendiquait l'acidité des instruments et alla même jusqu'à parler de la beauté que lui inspirait la saleté du son des instruments anciens, et, suprême injure aux "spécialistes", que la musique n'était pas faite pour plaire et passer en boucle dans les supermarchés mais pour réveiller (Un discours musical, 1980).
Voici un enregistrement vidéo de 1970. Ca sonne pas juste, on ne ferait pas comme ça maintenant. Pourtant, tout y est. Je ne peux m'empêcher de pleurer en entendant ce premier aboutissement car même si ce n'est pas encore en place, on entr'apperçois Jean Sébastien Bach.
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Michel Rocard explique dans un entretien cette semaine (Paris Match), qu'il faudra du temps pour que la gauche produise un appareil critique de l'économie de marché. Et comme toujours avec lui, je suis d'accord. La gauche en est encore à ce Maurice André avec sa trompette (vidéo plus haut). Aucun courage conceptuel. Vous imaginez le courage qu'il a fallut aux musiciens du Concentus Musicus pour persister à jouer marlgré tout. Car en plus, ils le savaient que le résultat n'était pas satisfaisant (cf Un discours musical, 1980), mais qu'il fallait continuer. Cela étant, de jeunes musiciens commencèrent à se joindre à l'aventure, séduits par l'idée de défricher les trésors des bibliothèques nationales, ces myriades de compositeurs oubliés, mais aussi attirés par cette évidence qu'il s'agissait d'un chapitre nouveau dont tout était à écrire, qu'il faudrait apprendre à se servir de ces instruments ingrats et qui ne jouent pas juste... En France, le jeune Jean Claude Malgoire créa sa Grande Écurie et la Chambre du Roy, les jeunes frères Kuijken aux Pays-Bas leur Petite Bande. Aux pionniers qui les avaient formés en Autriche dans les années 60, succédèrent des orchestres épars à travers l'Europe. C'est toutefois en Grande Bretagne que les premiers succès arrivèrent autours d'Alfred Deller, avec John Eliott Gardiner ou le claveciniste Christopher Hogwood et son Academy of Ancient Music. On défrichia désormais sans complexe le répertoire anglais du 17ème. Le premier âge d'or du renouveau baroque, c'est entre 1975 et 1983. Allez, pour la route, comme on dit voici la alors jeune et toute fine Emma Kyrkby, la première diva baroque, ici avec le London Baroque dirigé en 1981 par Charles medlam : Didon et Énée de Henry Purcell (1683).
Et pour comparer la "révolution" qui se profilait derrière ce travail, voici un enregistrement des années 50 avec la très grande Kisten Flagstadt:
Vous avez entendu le rôle, la sonorité des violons ? Le puissance de la voix (les chanteuses classiques devaient au moins peser 100 kg, Kirkby en fait à peine la moitié...). Quand elle étudiait le chant, ses professeurs lui disaient qu'elle pourrait à la rigueur faire de l'opérette... Et puis elle a rencontré Hogwood et Antony Rooley qui tous deux travaillaient avec Deller, et elle est devenue la muse de tous les baroqueux avec sa voix qui se pliaient à toutes les ornementations possibles de la musique ancienne.
J'ai été gentil, je vous ai choisi Kisten Flagstadt pour comparer. J'aurais pu prendre le rouleau compresseur Jessy Norman (avec son "clavecin" pleyel, son orchestre d'instruments modernes dégoulinants et son maniérisme insupportable).
A la fin des années 70, donc, on en est à redécouvrir le répertoire anglais, Jean Sébatien Bach (l'aventure de l'intégrale des 350 et quelques cantates est entreprise par Harnoncourt et Leonhardt vers 1970/75 et durera jusqu'à la fin des années 80). On sait désormais à peu près jouer les instruments, reste à savoir interpréter la musique, à en retrouver l'esprit et à lui redonner de la vie. Les années 80 vont être ce moment important, et c'est d'un Américain travaillant en France après avoir accompagné Alfred Deller en Grande Bretagne que la Révolution baroque va atteindre son point culminant. William Christie était décidé à faire revivre la musique de l'époque de Louis XIV, totalement oubliée. Une énorme difficulté se présentait pourtant : la prononciation du français ancien. On s'y atela et vous pouvez toujours écouter ces enregistrements de 1981, Actéon, Les Arts Florissant par, justement l'orchestre Les Arts Florissants. Ca sonne "paysan" mais il y a bien l'articulation de la voix et le ciselé des instruments. C'est petit à petit que pourtant une intuition s'impose : Louis XIV aimait danser et justement, les mouvements de musique s'appellent Gavotte, Sarabande... Alors, on va se mettre à accélérer les tempos. Et c'est alors qu'au tournant des années 80/85 la musique baroque s'est remise à vivre, animée d'un tempis que soutient enfin utilement cette ligne de basse, la "basse continue". Allez, retour à notre Bach entendu plus haut. Enregistrement des années 90, d'ailleurs, même les musiciens dansent:
Comparez si vous le désirez, il y a comme une évidence. La musique se déroule comme si ça allait de soi, animée par de la vie. On est loin de ce par coeur de la première vidéo. Réécoutez la vidéo d'Harnoncourt en 1970 et vous verrez que malgré le côté "laborieux", tout y est.
La révolution ? Je vous en ai parlé la semaine dernière. C'était à Paris, en 1986, et c'était avec William Christie pour la recréation après 300 ans d'oubli de l'opéra de Lully et Quinault, Atys. Le choc était total car cette production cumulait les recherches musicales des Harnoncourt, Leonhardt, Kuijken, Deller, Gardiner et autres Hogwood avec le travail de la voix de Christie et les recherches en danse baroque de Villégier :
Pierre Boulez affirmait vers 1984 que tout ce travail du renouveau baroque était un travail conservateur. Avec la création d'Atys, l'évidence s'imposait : les conservateurs étaient du côté de Pierre Boulez.
Les années 80 ont été extrèmement riches car le mouvement couvrait désormais toute l'Europe (sauf un pays... le plus important). En Espagne, Jordi Savaal et Hesperion XX s'intéressaient à Couperin, Marais ou Dowland en compagnie de Ton Kopman et Hopkinton Smith ("école" Kuijken). En France, le jeune Marc Minkowsky créait les Musiciens du Louvres, Hervé Niquet Le concert spirituel... Depuis cette époque, ce sont des centaines de musiciens et d'oeuvres qui sont sortis de l'oubli.
Vivaldi, mon préféré, a subi son premier décrassage en 1983, en Grande Bretagne, grace au fougueux claveciniste Trevor Pinnock. Tout le monde connait les saisons depuis qu'en 1959 un orchestre italien les aie enregistrées et que divers réalisateurs de cinéma (Varda, Cléo de 5 à 7 par exemple) s'en sont servis. Ah la rondeur de ces violons élégants, ce véritable appel des salles d'attente et des répondeurs téléphoniques du monde entier.
Voilà comment on faisait un orage en 1981 avec un orchestre "normal". "ôôôôô, c'est jôôôôliiii", le monsieur il a un beau violon. Notez les effors méritoires des violons et le timide "clavecin":
Allez, je suis gentil. En 1983, Trevor Pinnock et l'English Consert accéléraient les tempos (de 45 mn, le total passa à environ 35 minutes). Voici une tentative d'I Musici en 1988.
Je vous l'accorde, la performance est louable, il y a un progrès. Et si progrès il y eu, c'est justement sous l'impulsion, la pression des "baroques" qui désormais défrichaient dans tous les sens. I Musici a été "la" référence des orchestres "modernes" sur les terres vivaldiennes et il était difficile pour Pinnock, Hogwood et tous les autres d'en imposer malgré les premières tentatives de défrichage de l'ensemble de l'oeuvre du compositeur. Pour clouer le bec au conservatisme italien, il fallait... des Italiens, et justement, il n'y en avait pas. I Musici semblait occuper tout l'espace vital.
C'est dans les années 90 qu'enfin I Musici a été bousculé sur ses propres terres. Deux orchestres italiens, l'Europa Galante et Il Giardino Armonico ont balayé le beau son de nos I Musici, parachevant la domination définitive des orchetres sur instruments anciens. Leur victoire a été la victoire de tous ceux qui depuis le début des années 50 avaient, à partir d'une intuition ("repartir à 0", "revenir aux sources", "réapprendre le comment"...), malgré les insultes, le rejet et les risques sur leur propre carrière ont persévéré, sûr que de cette traversée un pan entier de l'histoire de la musique ressurgirait du néant ou pire, des fausses idées que l'on s'en faisait.
Vous voulez des saisons ? Alors voici Fabio Biondi et l'Europa Galante en 2000. Toujours l'orage. Mais cette fois-ci, cramponez vous, c'est vraiment un orage.
Là où I Musici tentait en accélérant le Tempo de coller aux pressions des "baroqueux", Les baroqueux répondent par la sonorité même de leurs instruments. Ce qui semblait grinçant et faux (Harnoncourt 1970) est devenu la qualité de ces instruments terriblement bavards, expressifs. Ce son acide, violent et parfois terriblement tendre et dous, aucun instrument "moderne" ne peut l'avoir. Parce qu'une corde en boyeau et un manche de violon baroque sont obligatoirement différents. Parce qu'une flûte en bois n'est pas une flûte en métal.
Il a fallu 40 ans pour qu'une intuition devienne une évidence. 40 ans pour retrouver un language, pour s'habituer à écouter les instruments autrements, ne pas avoir peur qu'ils nous agressent parfois. 40 ans pour que les Boulez et compagnie se limitent à ne parler que de ce qu'ils connaissent et cessent de s'aventurer dans les territoires qu'ils ne connaissent pas.
Le travail accompli ressemble au travail que le socialisme se doit d'accomplir, sans avoir peur de ses défaites à venir. C'était un peu ça, finalement, l'esprit du PSU. Défricher.
Je vous laisse avec Vivaldi. Cet enregistrement sonne comme la récompense du laborieux travail des pionniers, Leonhardt et Harnoncourt, aujourd'hui unanimement respectés.

