samedi 21 novembre 2009

30 glorieuses (Nouvelle/ premier jet, première partie)

Il m’arrive souvent de penser à ma vie si j’étais né à une autre époque, le bonheur ou le malheur que c’eût été. Comme naître à l’aube des « Trentes Glorieuses », disons, en 1948.
Enfant, j’aurais été dans des écoles non-mixtes où l’on portait des blouses, cet objet fétiche du nouveau conservatisme. J’aurais grandi dans ce monde fait de croissance, de plein emploi et de bonheur keynésien. La guerre en Algérie ne m’aurait pas touché, aurait juste été une sorte de fond sonore durant mon enfance. Les rationnements auraient été le soucis principal de ma mère, mais pour moi, les bonbons de toutes les couleurs, les sodas oranges et jaunes, la grenadine bien fraîche et bien rouge et les glaces au chocolat auraient accompagné ma croissance, une croissance marquée par des moments clefs, la première machine à laver, le premier frigo, la nouvelle voiture de papa, le déménagement dans un F3 tout neuf à Montreuil, la télévision et le meuble platine-radio en acajou, tous ces objets du bonheur quotidien d’une société résolument tournée vers l’avenir, et dont l’Eldorado publicitaire avait décidé une bonne fois pour toute que j’en serai le centre.
J’aurais eu un grand frère ou une grande sœur qui aurait bravé l’interdit paternel et serait allé au grand rassemblement des « copains », place de la Nation, et qui aurait ainsi, certainement bien involontairement, participé à la plus importante émeute de l’après-guerre, marquant mon imagination d’adolescent de 14 ans, c’était 1961.
J’aurais passé mon bac en 1965, avec de bonnes notes et une mention, ouvrant la porte à une bourse de l’enseignement supérieur. Mon père, facteur et communiste, m’aurait poussé à poursuivre. Je serai donc allé en Propédeutique à Louis Le Grand à la rentrée 1965. Mais alors, en 1966, je serais parvenu à trouver un travail en Angleterre et j’aurais réussi à convaincre mes parents que je devais aller à Londres pour devenir bilingue.
En fait, sitôt commencé ma préparation, j’aurais rencontré une bande d’allumés qui traînaient sur les Champs et à Saint-Germain le week-end, et qui m’auraient entraîné dans leur virées au Bus Palladium ou dans quelque soirée privée. J’aurais eu une copine qui se serait appelée Sylvie ou Monique, à moins que ce ne fut Nicole, une fille un peu stupide mais bien coiffée même après avoir dansé le jerk jusqu’à plus d’heure. C’est dans l’une de ces virées que j’aurais rencontré une petite bande un peu décalée, de normaliens si je ne me trompe pas, et qui m’auraient initié à l’une de mes premières discussions politique. Ils m’auraient parlé de la guerre au Vietnam, et d’un professeur différent des autres, Louis Althusser. Je serais allé l’écouter une fois rue d’Ulm, et même si je n’aurais rien compris, je me serais mis à m’intéressé à la politique et aurait pris mes distances avec Sylvie/ Monique/ Nicole et toute ma petite bande de copains minets. Je me serais mis à écouter Bob Dylan, Joan Baez et Leonard Cohen. J’aurais troqué ma tenue impeccable pour une allure plus simple, un pull noir, un pantalon droit et noir. J’aurais arrêté de soigner mes cheveux, et parfois, je ne me serais pas rasé pendant plusieurs jours. Mes parents m’auraient grondé, mais j’aurais eu de bonnes notes, et ils m’auraient vu dévorer Sartres, Marx, Faulkner, tous ces trucs qui définissaient l’époque. Je pense que c’est ainsi que me serait venue l’idée de partir à Londres. Tous mes amis me parlaient de Londres comme de la ville où on pouvait être jeune librement. La France m’aurait fait l’effet d’un pays assorti à nos postes de télévision : lourds, imposants, et en noir et blanc. Je me serais trouvé une école et un job, cela aurait rassuré mes parents. Je serais arrivé à Londres en octobre, par Ferry, de Calais. Très vite, j’aurais fait connaissance de Nicole, Annie, ou Lyndsay. À ce sujet, malgré l’abondance de mes flirts, je me serais très vite retrouvé affublé d’une réputation de beau parleur. En fait, je n’aurais jamais couché, ni même à Paris, ni même à Londres. Côté mode de vie, je me serais en revanche rapproché d’une petite bande passant son temps dans des clubs de la South Bank, des coins où personne n’allait, loin de Carnaby Street et de sa faune de touristes. J’aurais mangé mon premier cachet de LSD peu de temps avant Noël. 1967 aurait été l’année de tous mes délices. J’aurais enfin couché, mais avec un type rencontré dans les toilettes de la gare de Charring-Cross. À partir de là, je n’aurais plus arrêté, et ma vie se serait passé entre clubs psychédéliques et baises dans les parcs, à Hyde Park, notamment, vers la grande entrée au sud, et dans les gares. Les types craquaient sur mon accent français et la coupe de cheveux, désormais mi-longue, au cou.
Les bonnes choses auraient pourtant eu une fin, et en septembre, je serais revenu en France, bien décidé à étudier. Ma mère m’aurait fait une scène à cause de mes chemises à fleurs et de mes cheveux, mais, Élucubrations d’Antoine aidant, elle aurait compris que c’était dans l’air du temps. Ma vie sexuelle aurait elle pris un sacré coup, et les vespasiennes ne m’auraient jamais procuré le sentiment de bonheur éprouvé dans la capitale britannique. Je serais devenu un habitué des quais de Seine et des Tuileries, mais aussi des toilettes de la gare Saint-Lazare, des Buttes-Chaumont. À cette époque, tous ces lieux étaient ouverts nuit et jours, je me serais finalement rapidement adapté. Comme j’aurais quitté la France une année entière, il m’aurait été impossible de rentrer à la Sorbonne et c’est à Nanterre que j’aurais trouvé une place. On aurait aussi opté pour le dortoir car il n’y avait pas encore le RER et la fac était loin de la ville, après les bidonvilles, dans une sorte de champ boueux par temps de pluie. J’aurais emménagé plein de bonnes résolutions, à mi-octobre, dans ces logements universitaires non mixtes. Très rapidement, je me serais retrouvé dans un groupe bien décidé à rompre leur isolement et à rencontrer des filles. Au milieu de cette vingtaine de types, j’en aurais repéré un, on l’appellera Pierre, qui n’aurait pas eu le même comportement que les autres et qui aurait juste eu envie de participer à la grosse déconnade, faire le mur, tromper les gardiens et courir sous la pluie dans la gadoue. Pierre et moi aurions couché ensemble dans un dortoir de fille pendant que nos autres copains auraient fait de même avec ces demoiselles. Tous ensembles, on aurait formé un groupe solide, pas complexé. On aurait tous eu la même allure, pull gris/noir et pantalon jupe gris/noir, les garçons cheveux cachant les oreilles, vite coiffés, et les filles aux épaules, vite coiffées, pas maquillées. On aurait fait des soirées inoubliables, lisant Desnos, Ubu et Ionesco, Sartres et Rimbeau, et tout ce qui nous passait par la main. Une fille, disons Sylvie, aurait rencontré un type à la fac qui lui aurait fait découvrir Guy Debors, le situationnisme, et ça m’aurait branché parce qu’enfin la France m’aurait appris quelque chose. On se serait fait chasser deux fois par des gardiens, et une autre fois par la police, et puis enfin, c’aurait été les CRS, on aurait constitué un groupe d’action mixte, fille et garçon, pour revendiquer la mixité, et quand les dortoirs furent évacués, on aurait rejoint la bande qui devait se réunir le 22 mars. Moi, j’aurais commencé à sécher la fac avec Pierre, et on aurait commencé à traîner dans le quartier latin. Après la fermeture de Nanterre, on aurait élu domicile à la Sorbonne où Pierre et moi, escorté de mon groupe, on aurait passé notre temps à jouer à cache-cache avec les militants de l’UNEF qui ne nous auraient pas aimé. Et puis, début mai, quand il y eu les premières arrestations arbitraires qui conduirent aux évènements, c’est Pierre et moi qui aurions les premiers scandé CRS=SS. Lui, je pense qu’il aurait même été jusqu’à baisser sa culotte et montrer ses fesses.
On aurait trouvé refuge au théatre de l’Odéon où les comédiens venaient de se mettre en grève, et là, on aurait trouvé notre havre de paix et notre nid d’amour, entre deux assemblées générales et deux nuits d’émeutes.
Pierre aurait été fou de moi, et moi j’aurais été fou de lui. On aurait refait le monde au milieu de ce tumulte excitant.
- Dis, tu crois qu’on aura un jour le droit de se marier ?
- Le mariage est une institution bourgeoise, disait une voix venue de derrière nous, alors que nous étions avachis sur des banquettes, au balcons.
- Parle pour toi, nous, on y a pas droit !
- Et qu’est ce que vous feriez si vous vous mariiez ?
- On divorcerait !
Tout le monde aurait explosé de rire !
- Tu veux des gosses, m’aurait dit Pierre alors qu’il aurait sorti mon sexe de mon pantalon de serge noire.
- Je sais pas, j’y ai jamais pensé…
- Bah, faut que tu te dépêches, parce que quand on aura fait la révolution, on aura le droit d’avoir des enfants !
- Comment on fera ? aurait-je répondu.
- Bah on vous en fera un ou deux, aurait répondu une amie, appelons la Sophie. Moi, j’aimerais bien savoir ce que ça fait, une grossesse, mais me taper le gosse après, non merci. Bref, je pourrais vous en refiler un.
Pierre m’aurait regardé avec des yeux brillants.
- Il paraît qu’en Angleterre, l’avortement est libre et gratuit, aurait repris Sophie.
- C’est pas suffisant, il faut la pilule, l’avortement et il faut abolir le patriarcat.
On aurait été les mauvaises fréquentations, les « camarades » ne nous auraient pas aimés car eux, ils ne couchaient pas. Ils planifiaient la révolution. Mais c’est nous, la nuit, qui aurions, avec tous nous semblables, mis le feu aux voitures, écrit les slogans, et accompagné Dominique Grange. On l’aurait trouvé ringarde, avec ses chansons qui semblaient ignorer Dylan, mais on aurait trouvé que personne mieux qu’elle ne savait dire ce qui se passait.
Un soir, on se serait enfermé dans une des loges, on aurait bien pu être dix, ou vingt. Pierre n’aurait pas aimé se mélangé aux hétéros qui se paluchaient, on se serait arrangé un coin derrière les montagnes de manteaux et livres mélangés, on aurait entendu un vieux bonhomme avec sa voix sèche, bavardant avec une vieille à la voix tout aussi sèche et à la sonorité métallique. Ce serait l’homme qui aurait ouvert la porte et aurait aperçu, dans la pénombre, des formes mouvantes qu’il aurait toutefois eu du mal à distinguer vu sa cécité, mais peut être serait-ce été les gémissement sourds ou l’odeur de nos corps, il aurait dit, en fermant la porte et en s’éloignant,
- Je vois que les jeunes sont de nos jours beaucoup plus spontanés que nous ne le fûmes, Castor !
- Il y a décidément quelque chose de neuf et d’inédit, il nous faut retranscrire tout cela cet été, et d’ailleurs Lanzmann…
Une voix aurait rompu le silence qui se serait installé après que la porte eut été fermée,
- vous croyez que c’est eux ?
- Oui, lui, je l’ai suffisamment entendu pour le reconnaître entre mille…
- Quel type…
- Elle a vraiment une voix de casserole…
- Ta gueule !
- Ok, excuse, je voulais pas critiquer
Mais très vite Pierre et moi, on aurait recommencé à s’embrasser.
La même nuit, vers deux heures, on serait sortis. On aurait croisé Récanati, qui ne comprenait pas grand chose à ce qui se passait autours de lui. Il nous aurait demandé par où ça se passait, mais nous, trop pressé, on lui aurait dit,
- On sait pas, par ici…
- …ou par là, au feeling, mec, au feeling…
Bien sûr, on aurait pas sur qui était Récanati, ni que les types de sa génération cherchaient à comprendre ce qui se passait, puisqu’ils n’avaient rien vu venir. Eux, ils avaient du se bagarrer contre l’état au temps de la guerre en Algérie, ils avaient fait une brèche dans la citadelle imprenable à l’époque du Parti Communiste, mais ils en étaient pétris. Ils attendaient la révolution, les comme nous, on la faisait. On aurait été fichtrement plus jeunes, plus neuf.
Ce soir là, on aurait été coincé par une sorte de barrage, et Pierre aurait été arrêté avec deux autres. Pierre, ce soir là, je l’aurait trouvé encore plus beau que jamais. Il aurait été petit, chatain, avec un nez un peu épaté, les yeux bleus. Un peu boxeur. Il aurait été très tendre, caressant, mais jamais collant et très indépendant. Il aurait été très intelligent et plus cultivé que moi aussi. Il m’aurait donné envie d’être fort et de la faire, la révolution. Il aurait aussi eu des yeux bouillant d’amour quand il m’aurait regardé.
Ses derniers mots aurait été,
- cours, putain, casse-toi…
Et j’aurais couru, ignorant que ce serait la dernière fois que nous nous verrions.
(à suivre)