jeudi 26 novembre 2009

Putain comme ça passe vite, alors...

Dimanche dernier, promenade dans l'ouest, a l'affut des erables magnifiques... Cliquer pour agrandir et voir en couleur.

Métro. Ne pensez pas que je ne fais rien… Tout d’abord, vous livrer une nouvelle, comme ça, en direct, ça n’est pas rien ! Et j’ai édité la dernière partie samedi dernier. Nous ne sommes que mercredi… Ils ont du être déçus, celles et ceux qui cherchaient quelque chose sur le Japon, et j’en suis bien désolé, mais je ne peux plus parler du Japon, je veux dire, en faire comme une spécialité. Vous imaginez, un type qui parlerait tout le temps de la France, juste parce qu’il habiterait en France ? Et les Français y font comme ci, et le Français y font comme ça, et le nouveau jambon Herta il est meilleurs que l’ancien, et le nouveau parfum des bonbons La Pie qui chante, eh ben, il est meilleurs et l’emballage, il est vraiment trop, et la semaine prochaine, c’est le 1er décembre et les Français… ah, oui, ben non, les Français ben, non, tiens, un blog sur la France, je ne sais pas s’il parlerait de ça, sauf si ça faisait la une, bref, hein… Non, moi, j’ai résolument mon ras-le-bol de blog en prenant la décision de ne plus parler du Japon, point barre. Je me contente de parler de ma vie, mon quotidien et il se trouve que, bingo !, ça se passe au Japon ! Et il m’arrive d’en avoir, des choses à dire, sur ce qui m’entoure. Mais m’extasier comme certains sur le nouveau parfum d’une glace, allez, tiens, azuki, ou du Kinder, allez « texture mochi au matcha », ben non, je laisse ça à d’autres, avec les lolitas, les mecs qu’ont un look trop avec leurs cheveux comme-ci et leur ceinture comme ça…C’est bon, ça déborde sur le net, et je laisse le soin à des Comme ça du japon et autres, avec leurs Pop-ups, leurs pubs, même qu’on ne sait plus trop bien où est le site, au « actualités du Japon », le soin de décortiquer toutes ces « spécificités locales » et de trouver sur le net les « pépites » en extase devant les petites des filles payées 700 yen de l’heure pour distribuer des prospectus en tenue « maid » malgré le froid et la pluie dans le quartier de Akihabara. Des puceaux, je vous dis, et de la pire espèce : 30 ans, hétéros, fan d’Ayumi et de PSP… Je t’en ficherais, moi, des « perles ». Remarquez, ils ne se privent pas d’en lâcher !

La Pagode de Takahata Fudo, dans l'ouest. Cliquer pour agrandir et voir en couleur.

Enfin! Il y en a de très bon, et je suis injuste. Mais tous ont en commun de ne pas en être, des sites « sur le Japon ». Prenez l’un d’eux, « de peu pour faire un monde » (lien sur le côté). Le titre, ben non, on ne dirait pas. Je vous invite à y jeter un coup d’œil. Une écriture modeste, des photos « mine de rien », tout comme j’aime. En fait, c’est très proche du blog de Mulgon Melta (quand il veut bien écrire, he he he…). Vous pouvez ne pas y aller pendant une semaine, un mois, le blog a continué sa route, et vous pourrez, pour le coup, en trouver, de ces posts qui racontent son auteur, sa vie, les trajets en train, les factures, le travail, les lectures, les paysages. Les meilleurs blogs sont ceux qui racontent leurs auteurs. Enfin, je dis ça… Bref, dans celui-là, en filigrane se dessine un portrait au quotidien. Par moments, je vais visiter la « rivière aux canards », celui-là très célèbre, et puis c’est Kyôto. Mais c’est moins personnel…
Si j’étais ministre de l’éducation, j’instituerais deux heures de blog à l’école. On en est loins quand un certain nombre d’enseignants et de politique parlent de contrôler ce qu’écrivent les mineurs… Pourtant, il faudra bien réaliser qu’un jour que si Beauvoir avait eu 12 ans aujourd’hui, elle aurait certainement tenu son journal sur un blog…
Bon, tout ça pour vous dire que samedi soir, Jun et moi sommes allés à Bunkamura où il y a une exposition Lautrec. Qu’est-ce que j’aime cette époque… C’est incroyable comment le peuple s’est imposé dans la culture au tournant du siècle, croisement d’idéal républicain, de Commune de Paris et de socialisme conquérant. J’aime beaucoup Lautrec, cet univers montmartrois, juste avant que cela ne « revienne » dans mon ancien quartier, sur les boulevards. Le monde de Lautrec était celui de La Goulue, de Bruant, d’Yvette Guilbert. Le monde d’avant l’affaire Dreyfus. L’époque suivante, alors que les arts appliqués allaient connaître un profond bouleversement, ce serait le tour du Pétomane, de la (merveilleuse) Loï Fuller, de Fragson et de Mistinguett. Déjà. Je me souviens l’émotion qui m’avait saisie à la lecture des Thibault, de Roger Martin du Gard, les travaux dans l’appartement familial repris par Antoine, la lumière, cette invitée du 20e siècle après la longue et terne parenthèse de la seconde moitié du 19e…
École, j’attends mon prochain étudiant. Dimanche, nous sommes restés à la maison car il faisait froid, nuageux, et que la météo avait prévu de la pluie dans l’après-midi. On a regardé Ma vraie vie à Rouen, que je n’avais pas vu. C’est très sympa, intelligent. Le professeur de géographie m’a rappelé pas mal de professeurs, en tout cas il est plutôt sexy, dans ce genre. Les images du défilé du 1er mai 2002 a suscité une certaine émotion, mais je me suis étonné qu’il en reste si peu. C’est bien loin finalement.
Lundi, nous nous sommes levés assez tôt, c’était férié. Nous sommes allés très loin dans l’Ouest, par où c’est presque la campagne. Nous avons refait la même promenade que l’an dernier, à deux jours prêts, admirant les érables rouges ainsi que le temple 高幡不動, Takahata Fudô. Vous pouvez retrouver l’album >>> là <<<

Au plus fort de la crise, en janvier, j'ai dessine des vetements pour une collection fictive automne hivers 2009 / 2010. Une restructuration, un dessin clair et net, en noir et blanc. Epaule sans aucune reference aux annees 40, du vrai pur 80. Mais aussi un clin d'oeil a Bar... et a Monsieur Dior, en forme d'au revoir. Cliquez pour agrandir.

Métro, à nouveau. On m’a demandé la semaine dernière d’écrire un truc sur le Japon, ou, pour être plus exact, on m’a proposé, si je le souhaitais, d’écrire quelque chose, un peu ce que je voulais. J’ai mis l’idée dans un coin de ma tête, cherchant une sorte de « bon bout », c’est que ce n’est pas facile…J’ai écrit trente glorieuses en y consacrant mon temps d’écriture, fallait que le truc soit écrit à ce moment là. Celui qui m’a proposé d’écrire sur le sujet m’a recontacté : j’ai écrit un très long article, dont la longueur m’étonne encore. Ça va être trop long, mais je vais livrer quand même tel que je l’ai écrit. J’ai des –énormes- corrections à faire, et, pour tout dire, je vais encore y ajouter pas mal de choses…Mais j’ai rapidement relu tout à l’heure, avant de passer à ce post, et ça me semble la bonne base de travail. On sent juste au début que je ne maîtrisais pas encore le fil, c’est très mauvais, lourd, avec beaucoup de répétitions, mais c’est très aisément corrigible. Je suis très content d’écrire autant en ce moment. J’ai traversé ma plus longue période sans écrire. Et j’en reviens avec une boulimie incroyable. Les mots ne me quittent plus. Aucune rage, comme cela m’arriva quand j’écrivis Un soir à Paris. Non, plutôt des mots, des histoires dans ma tête, et à la bonne place, n’attendant plus que je les laisse se dérouler. Quand j’ai repensé à cette histoire de « si j’étais né en 1945 » que je racontais à Nicolas, ce n’étais en fait que trois lignes, finalement. Mais en me mettant devant l’ordinateur, la fin s’est imposée avec beaucoup d’évidence et l’histoire est venue d’elle même. J’en ai une autre, de nouvelle, qui me trotte depuis deux ans. Celle-là vous étonnera car j’y confesserai une part de moi-même avec laquelle j’ai décidé d’arrêter de jouer. Ce n’est pas écrire, que j’aime, c’est raconter, et c’est la chose que je pense réussir le mieux, c’est en tout cas ce qu’on me répète depuis que je suis petit. Je viens donc de rompre avec l’écriture, qui est un truc qui me fait monumentalement chier, mais je suis bien décidé à écrire, puisque c’est un des rares moyens mis à ma disposition pour raconter des histoires. J’aime bien, car les possibilités sont infinies, et puis parce que c’est gratuit. Et cela me procure un réel plaisir.
Le moulin à parole, les doigts qui écrivent, tant d’outils au service de la machine à penser dedans ma tête. C’était ma mère qui disait ça, « le moulin à parole », « une vrai pipelette ». Une voisine, madame Hazard, tiens, en voilà un nom, avait décrété que je serais représentant de commerce ou politicien. À 14 ans, je me serais bien vu couturier, mais bon…Plus que les vêtements qu’il a créés, chez Dior, ce que j’aime, c’est le poète, il avait une façon de raconter sa vision de sa mode. Dior, c’est l’anti-Chanel, c’était un magicien de la forme et des mots. Pas étonnant qu’il se soit si rapidement entouré des artistes de son temps pour créer les vêtements pour les fêtes de légende que 30 ans plus tard Fabrice Emaert recréerait avec le Palace. La Chanel, la Régine de la haute-couture. Je suis méchant avec Régine cependant, car elle a perdu sa famille dans les camps où les amis de « Coco » les ont envoyés. Je donnerais beaucoup pour avoir sous la main un gros livre sur Dior qui me fascinait étant enfant. Chaque saison s’ouvrait par la présentation de la collection, en quelques mots, par Christian Dior. « Cette année, les femmes seront des fleurs » (la THE première collection, avec ses « corolles », si je ne me trompe pas, la collection de légende avec le tailleurs Bar, un truc parfait, insurpassable, Dior, tout dans la ligne, le dessin, et toutes ces pinces, rembourrages et autres astuces pour faire que, finalement, ce ne soit pas si difficile à porter), avec l’ourlet révolutionnaire à 30 cm du sol qui faisait hurler les féministes, et puis, la saison suivante, qui remet une couche, « les femmes veulent des robes longues » et de célébrer la Belle époque, avec les tournures, la ligne « cocotte » et un ourlet à 25 cm… Il décrètera ainsi, sans se soucier de savoir si ça plaisait ou pas, la nécessité pour les femmes d’être géométriques, mode en H, en A ou trapèze, avant de décider, comme ça, que « les femmes en ont assez de ressembler à des lettres et veulent du naturel ».. . Un génie, je vous dis… Et qu’importe que ce soit misogyne, car en la matière, les hommes ont bien peu de chance, pour ne pas ainsi avoir été rêvés si fort par les couturiers (ça me fait penser, le styliste de la maison de la collabo, Karl Lagerfeld, assassine Poiret d’une pique assassine, dans son court-métrage consacrée à la vieille peau de la rue Cambon, pour la promotion de la collection Paris-Moscou. Venant de Lagerfeld, c’est peut être un compliment… Poiret, derrière les allures orientales de sa mode 1911/1913, comme le raconte le génie du costume et du dessin de mode Romain de Tirtoff, dit Erté, est celui qui a libéré les femmes du corset et de tous les rembourrages, rendant possible dès 1914 la simplification du vêtement et la guerre de l’ourlet aboutissant à ce style que l’on prête à tort à la vieille réac qui a planté sa maison de couture en 39, trop heureuse que la guerre lui donne un prétexte pour se débarrasser de ces couturières qui avaient fait grève pendant deux mois en 36 !).
Anyway ! J’aimerais bien retrouver ces présentations, je me souviens que son âge baroque est vers 1953/54, quand chaque collection « contredit la précédente », les femmes en ont assez de… Dior n’était pas un couturier, c’était un poète très habile de ses doigts. Chanel n’était pas une couturière, c’était une femme d’affaire qui savait coudre.
Ce soir, je vais essayer de créer ma radio, je suis très en retard de ce côté là. Je n’aime pas, en effet, allumer mon ordinateur sous windows. Peut-être devrais-je installer un truc qui me permettra de faire tourner Windows quand Mac est ouvert… Et puis surtout, je dois reconvertir ma musique, c’est vraiment pas marrant… J’ai plus de 120 Go de musique, preque tout en AAC à 320, histoire que ce ne soit pas trop sale, je dois encoder en mp3 à 128… Quel travail…
Mon après-midi s’est bien passé. Le travail ne me plaît guère, c’est loin, mais mes élèves sont gentils. Le mardi après-midi, il y a Reiko, une dame agée, de droite, et qui me fait toujours de petits cadeaux. Deux grosses poires 梨/ nashi 4 gros 柿/ kaki, du raisin ぶどう/ budô, etc, tout cela du département de Yamanashi/山梨県. Puis il y a Satsuko, qui aime le cinéma. Miwa, qui est cuisinière dans un restaurant, puis Sora, qui est dermatologue… Le mercredi, j’ai mes « kids », trois gamins de 8 ans qui sont la preuve vivante que les Japonais peuvent parler des langues étrangères, sans avoir recours à des remèdes de crétins, style Rosetta Stone, le dernier truc à la mode, « adapté au cerveau des japonais », un logiciel où les Japonais peuvent « écouter » la voix de vrais étrangers de leur terroir d’étrangers. Ah, « écouter ». Mais étudier, je veux dire, travailler, il n’y a plus personne. Il y a ensuite ma deuxième Sora, une lycéenne, pas motivée du tout, mais bon, papa et maman ont décidé qu’elle étudiera le français… Pour finir, j’ai mon salariman, un mec bien préservé pour ses 40 ans, gentil. Et avant, j’ai ma « bonjour, je m’appelle Rieko, je suis célibataire », les cheveux agités en signe de rébellion. Elle a plus de 40 ans et a l’air d’avoir déjà bien profité de la vie. Elle est marrante…
Allez, je suis desormais chez moi, a mon clavier sans accents. Il est bien tard.
Madjid

Petit cadeau, la Loie Fuller, Danse Serpentine, film Lumiere peint a la main, 1896. Je vous en ai choisi un sans musique car un autre, avec musique, ne collait pas vraiment. Je suis un vrai fan de Loie Fuller.

samedi 21 novembre 2009

30 glorieuses (Nouvelle/ premier jet, première partie)

Il m’arrive souvent de penser à ma vie si j’étais né à une autre époque, le bonheur ou le malheur que c’eût été. Comme naître à l’aube des « Trentes Glorieuses », disons, en 1948.
Enfant, j’aurais été dans des écoles non-mixtes où l’on portait des blouses, cet objet fétiche du nouveau conservatisme. J’aurais grandi dans ce monde fait de croissance, de plein emploi et de bonheur keynésien. La guerre en Algérie ne m’aurait pas touché, aurait juste été une sorte de fond sonore durant mon enfance. Les rationnements auraient été le soucis principal de ma mère, mais pour moi, les bonbons de toutes les couleurs, les sodas oranges et jaunes, la grenadine bien fraîche et bien rouge et les glaces au chocolat auraient accompagné ma croissance, une croissance marquée par des moments clefs, la première machine à laver, le premier frigo, la nouvelle voiture de papa, le déménagement dans un F3 tout neuf à Montreuil, la télévision et le meuble platine-radio en acajou, tous ces objets du bonheur quotidien d’une société résolument tournée vers l’avenir, et dont l’Eldorado publicitaire avait décidé une bonne fois pour toute que j’en serai le centre.
J’aurais eu un grand frère ou une grande sœur qui aurait bravé l’interdit paternel et serait allé au grand rassemblement des « copains », place de la Nation, et qui aurait ainsi, certainement bien involontairement, participé à la plus importante émeute de l’après-guerre, marquant mon imagination d’adolescent de 14 ans, c’était 1961.
J’aurais passé mon bac en 1965, avec de bonnes notes et une mention, ouvrant la porte à une bourse de l’enseignement supérieur. Mon père, facteur et communiste, m’aurait poussé à poursuivre. Je serai donc allé en Propédeutique à Louis Le Grand à la rentrée 1965. Mais alors, en 1966, je serais parvenu à trouver un travail en Angleterre et j’aurais réussi à convaincre mes parents que je devais aller à Londres pour devenir bilingue.
En fait, sitôt commencé ma préparation, j’aurais rencontré une bande d’allumés qui traînaient sur les Champs et à Saint-Germain le week-end, et qui m’auraient entraîné dans leur virées au Bus Palladium ou dans quelque soirée privée. J’aurais eu une copine qui se serait appelée Sylvie ou Monique, à moins que ce ne fut Nicole, une fille un peu stupide mais bien coiffée même après avoir dansé le jerk jusqu’à plus d’heure. C’est dans l’une de ces virées que j’aurais rencontré une petite bande un peu décalée, de normaliens si je ne me trompe pas, et qui m’auraient initié à l’une de mes premières discussions politique. Ils m’auraient parlé de la guerre au Vietnam, et d’un professeur différent des autres, Louis Althusser. Je serais allé l’écouter une fois rue d’Ulm, et même si je n’aurais rien compris, je me serais mis à m’intéressé à la politique et aurait pris mes distances avec Sylvie/ Monique/ Nicole et toute ma petite bande de copains minets. Je me serais mis à écouter Bob Dylan, Joan Baez et Leonard Cohen. J’aurais troqué ma tenue impeccable pour une allure plus simple, un pull noir, un pantalon droit et noir. J’aurais arrêté de soigner mes cheveux, et parfois, je ne me serais pas rasé pendant plusieurs jours. Mes parents m’auraient grondé, mais j’aurais eu de bonnes notes, et ils m’auraient vu dévorer Sartres, Marx, Faulkner, tous ces trucs qui définissaient l’époque. Je pense que c’est ainsi que me serait venue l’idée de partir à Londres. Tous mes amis me parlaient de Londres comme de la ville où on pouvait être jeune librement. La France m’aurait fait l’effet d’un pays assorti à nos postes de télévision : lourds, imposants, et en noir et blanc. Je me serais trouvé une école et un job, cela aurait rassuré mes parents. Je serais arrivé à Londres en octobre, par Ferry, de Calais. Très vite, j’aurais fait connaissance de Nicole, Annie, ou Lyndsay. À ce sujet, malgré l’abondance de mes flirts, je me serais très vite retrouvé affublé d’une réputation de beau parleur. En fait, je n’aurais jamais couché, ni même à Paris, ni même à Londres. Côté mode de vie, je me serais en revanche rapproché d’une petite bande passant son temps dans des clubs de la South Bank, des coins où personne n’allait, loin de Carnaby Street et de sa faune de touristes. J’aurais mangé mon premier cachet de LSD peu de temps avant Noël. 1967 aurait été l’année de tous mes délices. J’aurais enfin couché, mais avec un type rencontré dans les toilettes de la gare de Charring-Cross. À partir de là, je n’aurais plus arrêté, et ma vie se serait passé entre clubs psychédéliques et baises dans les parcs, à Hyde Park, notamment, vers la grande entrée au sud, et dans les gares. Les types craquaient sur mon accent français et la coupe de cheveux, désormais mi-longue, au cou.
Les bonnes choses auraient pourtant eu une fin, et en septembre, je serais revenu en France, bien décidé à étudier. Ma mère m’aurait fait une scène à cause de mes chemises à fleurs et de mes cheveux, mais, Élucubrations d’Antoine aidant, elle aurait compris que c’était dans l’air du temps. Ma vie sexuelle aurait elle pris un sacré coup, et les vespasiennes ne m’auraient jamais procuré le sentiment de bonheur éprouvé dans la capitale britannique. Je serais devenu un habitué des quais de Seine et des Tuileries, mais aussi des toilettes de la gare Saint-Lazare, des Buttes-Chaumont. À cette époque, tous ces lieux étaient ouverts nuit et jours, je me serais finalement rapidement adapté. Comme j’aurais quitté la France une année entière, il m’aurait été impossible de rentrer à la Sorbonne et c’est à Nanterre que j’aurais trouvé une place. On aurait aussi opté pour le dortoir car il n’y avait pas encore le RER et la fac était loin de la ville, après les bidonvilles, dans une sorte de champ boueux par temps de pluie. J’aurais emménagé plein de bonnes résolutions, à mi-octobre, dans ces logements universitaires non mixtes. Très rapidement, je me serais retrouvé dans un groupe bien décidé à rompre leur isolement et à rencontrer des filles. Au milieu de cette vingtaine de types, j’en aurais repéré un, on l’appellera Pierre, qui n’aurait pas eu le même comportement que les autres et qui aurait juste eu envie de participer à la grosse déconnade, faire le mur, tromper les gardiens et courir sous la pluie dans la gadoue. Pierre et moi aurions couché ensemble dans un dortoir de fille pendant que nos autres copains auraient fait de même avec ces demoiselles. Tous ensembles, on aurait formé un groupe solide, pas complexé. On aurait tous eu la même allure, pull gris/noir et pantalon jupe gris/noir, les garçons cheveux cachant les oreilles, vite coiffés, et les filles aux épaules, vite coiffées, pas maquillées. On aurait fait des soirées inoubliables, lisant Desnos, Ubu et Ionesco, Sartres et Rimbeau, et tout ce qui nous passait par la main. Une fille, disons Sylvie, aurait rencontré un type à la fac qui lui aurait fait découvrir Guy Debors, le situationnisme, et ça m’aurait branché parce qu’enfin la France m’aurait appris quelque chose. On se serait fait chasser deux fois par des gardiens, et une autre fois par la police, et puis enfin, c’aurait été les CRS, on aurait constitué un groupe d’action mixte, fille et garçon, pour revendiquer la mixité, et quand les dortoirs furent évacués, on aurait rejoint la bande qui devait se réunir le 22 mars. Moi, j’aurais commencé à sécher la fac avec Pierre, et on aurait commencé à traîner dans le quartier latin. Après la fermeture de Nanterre, on aurait élu domicile à la Sorbonne où Pierre et moi, escorté de mon groupe, on aurait passé notre temps à jouer à cache-cache avec les militants de l’UNEF qui ne nous auraient pas aimé. Et puis, début mai, quand il y eu les premières arrestations arbitraires qui conduirent aux évènements, c’est Pierre et moi qui aurions les premiers scandé CRS=SS. Lui, je pense qu’il aurait même été jusqu’à baisser sa culotte et montrer ses fesses.
On aurait trouvé refuge au théatre de l’Odéon où les comédiens venaient de se mettre en grève, et là, on aurait trouvé notre havre de paix et notre nid d’amour, entre deux assemblées générales et deux nuits d’émeutes.
Pierre aurait été fou de moi, et moi j’aurais été fou de lui. On aurait refait le monde au milieu de ce tumulte excitant.
- Dis, tu crois qu’on aura un jour le droit de se marier ?
- Le mariage est une institution bourgeoise, disait une voix venue de derrière nous, alors que nous étions avachis sur des banquettes, au balcons.
- Parle pour toi, nous, on y a pas droit !
- Et qu’est ce que vous feriez si vous vous mariiez ?
- On divorcerait !
Tout le monde aurait explosé de rire !
- Tu veux des gosses, m’aurait dit Pierre alors qu’il aurait sorti mon sexe de mon pantalon de serge noire.
- Je sais pas, j’y ai jamais pensé…
- Bah, faut que tu te dépêches, parce que quand on aura fait la révolution, on aura le droit d’avoir des enfants !
- Comment on fera ? aurait-je répondu.
- Bah on vous en fera un ou deux, aurait répondu une amie, appelons la Sophie. Moi, j’aimerais bien savoir ce que ça fait, une grossesse, mais me taper le gosse après, non merci. Bref, je pourrais vous en refiler un.
Pierre m’aurait regardé avec des yeux brillants.
- Il paraît qu’en Angleterre, l’avortement est libre et gratuit, aurait repris Sophie.
- C’est pas suffisant, il faut la pilule, l’avortement et il faut abolir le patriarcat.
On aurait été les mauvaises fréquentations, les « camarades » ne nous auraient pas aimés car eux, ils ne couchaient pas. Ils planifiaient la révolution. Mais c’est nous, la nuit, qui aurions, avec tous nous semblables, mis le feu aux voitures, écrit les slogans, et accompagné Dominique Grange. On l’aurait trouvé ringarde, avec ses chansons qui semblaient ignorer Dylan, mais on aurait trouvé que personne mieux qu’elle ne savait dire ce qui se passait.
Un soir, on se serait enfermé dans une des loges, on aurait bien pu être dix, ou vingt. Pierre n’aurait pas aimé se mélangé aux hétéros qui se paluchaient, on se serait arrangé un coin derrière les montagnes de manteaux et livres mélangés, on aurait entendu un vieux bonhomme avec sa voix sèche, bavardant avec une vieille à la voix tout aussi sèche et à la sonorité métallique. Ce serait l’homme qui aurait ouvert la porte et aurait aperçu, dans la pénombre, des formes mouvantes qu’il aurait toutefois eu du mal à distinguer vu sa cécité, mais peut être serait-ce été les gémissement sourds ou l’odeur de nos corps, il aurait dit, en fermant la porte et en s’éloignant,
- Je vois que les jeunes sont de nos jours beaucoup plus spontanés que nous ne le fûmes, Castor !
- Il y a décidément quelque chose de neuf et d’inédit, il nous faut retranscrire tout cela cet été, et d’ailleurs Lanzmann…
Une voix aurait rompu le silence qui se serait installé après que la porte eut été fermée,
- vous croyez que c’est eux ?
- Oui, lui, je l’ai suffisamment entendu pour le reconnaître entre mille…
- Quel type…
- Elle a vraiment une voix de casserole…
- Ta gueule !
- Ok, excuse, je voulais pas critiquer
Mais très vite Pierre et moi, on aurait recommencé à s’embrasser.
La même nuit, vers deux heures, on serait sortis. On aurait croisé Récanati, qui ne comprenait pas grand chose à ce qui se passait autours de lui. Il nous aurait demandé par où ça se passait, mais nous, trop pressé, on lui aurait dit,
- On sait pas, par ici…
- …ou par là, au feeling, mec, au feeling…
Bien sûr, on aurait pas sur qui était Récanati, ni que les types de sa génération cherchaient à comprendre ce qui se passait, puisqu’ils n’avaient rien vu venir. Eux, ils avaient du se bagarrer contre l’état au temps de la guerre en Algérie, ils avaient fait une brèche dans la citadelle imprenable à l’époque du Parti Communiste, mais ils en étaient pétris. Ils attendaient la révolution, les comme nous, on la faisait. On aurait été fichtrement plus jeunes, plus neuf.
Ce soir là, on aurait été coincé par une sorte de barrage, et Pierre aurait été arrêté avec deux autres. Pierre, ce soir là, je l’aurait trouvé encore plus beau que jamais. Il aurait été petit, chatain, avec un nez un peu épaté, les yeux bleus. Un peu boxeur. Il aurait été très tendre, caressant, mais jamais collant et très indépendant. Il aurait été très intelligent et plus cultivé que moi aussi. Il m’aurait donné envie d’être fort et de la faire, la révolution. Il aurait aussi eu des yeux bouillant d’amour quand il m’aurait regardé.
Ses derniers mots aurait été,
- cours, putain, casse-toi…
Et j’aurais couru, ignorant que ce serait la dernière fois que nous nous verrions.
(à suivre)

cadeau : Pink Floyd, Astronomy Domine, 1967

30 glorieuses (Nouvelle/ premier jet, deuxieme partie)

Et j’aurais couru, ignorant que ce serait la dernière fois que nous nous voyions.
La nuit, me réfugiant de portes cochères encours et en empruntant les catacombes, la nuit me serait apparue de plus en plus vide. Alors, avec les autres, j’aurais hurlé ma rage et retourné encore plus de voitures. Dans des moments plus calmes, comme au petit matin, la rue m’aurait semblé déserte et privée de toute vie, avec ses cadavres à quatre roues encore fumants, ses vitrines déchirées, et la terre a vif, privée de ses pavés. J’aurais eu une rage inconsolable, et des espoirs sans limites aussi, rivés sur la révolution en cours et le retour de Pierre. Sophie m’aurait invité aux Beaux Arts, car je n’aurais plus voulu revoir l’Odéon. Là, nous aurions confectionné des affiches pour appeler le prolétariat à ne pas écouter le parti communistes et toute la politicaille. Moi, j’en aurais fait une qui aurait montré Marianne s’abandonnant dans les bras d’un prolétaire et aurait dit « laissez vous pénétrer par la révolution », mais elle n’aurait guère été goûtée, alors je l’aurais refaite, montrant un prolétaire s’abandonnant dans les bras d’un autre prolétaire, « laissez vous pénétrer par la révolution ». Les types auraient été babas, et un maoïste aurait objecté que les masses prolétariennes ne comprendraient pas. Un autre, plus trotskyste, aurait même certainement affirmé que de toute façon, après la révolution, l’homosexualité et tous les vices bourgeois disparaîtraient. Celui-ci se serait fait viré de l’école à coup de « fasciste ! ». On aurait joué du piano la nuit jusque plus d’heure, puis comme toujours, nous serions parti roder, l’espoir d’en découdre toujours alerte. À la fin du moi, la nouvelle de la disparition de De Gaulle commençait à circuler, et j’aurais mis le paquet, avec mes camarades, pour que la révolution commence enfin, je serais donc aller à vélo faire des collages d’affiche en banlieue, vers l’îlot Seguin où se dressaient les usines de la régie Renault, en grève, ou vers Aulnay, celles de Citroën. La CGT nous aurait partout accueilli à coup de pierre, mais nous n’aurions pas eu peur car de jeunes ouvriers de province, certains beaux comme des dieux, nous auraient aidé. Ils étaient l’espoir, on aurait beaucoup compté sur eux. Je me serais fait deux amis parmi eux, je veux dire, nous aurions couché ensemble, parce que l’homosexualité n’est pas un vice de bourgeois. On se serait revus quand ils seraient venu manifester à Paris, et on aurait couchés ensembles, tous les trois, dans les sous-sols d’un hôtel particulier du VIIe arrondissement privé de ses habitants..
C’est au matin qu’on aurait entendu la déclaration de Mitterrand, elle nous aurait écoeuré. Et puis De Gaulle finit par revenir, et la CGT négocia, puis força le peuple à capituler. Je serais allé à Charlety, mois aussi, et j’aurais vu passer près de moi un petit bonhomme âgé, entouré de photographes et escorté d’un autre petit bonhomme, plus jeune et à l’allure de technocrate. Tous les regards se tournaient vers le plus âgé, et moi aussi, j’aurais eu le souffle coupé qu’il soit venu là, répondre à la terrible question à laquelle le vieillard et la vielle femme à voix de casserole de l’Odéon avaient déjà tenté de répondre, « que faire ? ». Plus d’un million de personnes ne purent rien changer à la course du temps, c’était fini.

Je serais rentré à Montreuil chez mes parents le jour de la grande mascarade gaulliste du 31 mai. Mon père m’aurait regardé rentrer dans le salon - salle à manger, m’aurait dévisagé, il se serait levé, serait allé chercher un verre dans la cuisine, m’aurait servi un pastis, sans rien dire, m’aurait tendu le verre, puis il m’aurait mis la main sur l’épaule, et il m’aurait dit,
- chapeau !
- …
- Vous êtes des hommes, chapeau !
- …
- J’ai été suspendu du Parti !
- Pourquoi, aurais-je enfin fini par dire.
- J’ai voté pour la grève illimitée, le syndicat négocie la reprise du travail, ces fumiers !
- Ah…
- T’as l’air crevé, assied-toi. Tu sais…
J’aurai remonté mes yeux sur son visage vieilli, les traits tirés, il n’aurait visiblement pas beaucoup dormi.
- …je suis fier de toi, je suis fier de vous, on lui a fait bouffer ses médailles, au général, et les bourgeois ont eu la frousse de leur vie !
La télévision avait une très curieuse allure. C’était le journal, ce jour là on voyait les images du défilé, mais l’image ondulait, sautait. EDF était en grève et la tension était très faible.
- Regarde pas la TV, c’est que du mensonge !
- Pourquoi elle est allumée, alors ?
- C’est ta mère…Elle s’est fait beaucoup de soucis pour toi.
Je ne serais pas resté très longtemps, je serais vite reparti errer. En juin, je suis certains que j’aurais passer mon temps à traîner, draguer des mecs dans des endroits glauques, en cachette, et que je n’aurais parlé à personne.
En juillet, j’aurais fait un sac, mis des affaires dedans, et je serais parti. J’aurais croisé Sophie qui m’aurait donné des nouvelles de Pierre, que, comme il était encore mineur, ses parents l’auraient mis dans une sorte de pension semi-militaire, qu’ils auraient trouvé une revue américaine de culture physique très « évidente ». Je serais parti en Italie où, à Rome, j’aurais croisée à vieille dame à la voie de casserole plongée dans un livre quelquonque. Je me serais approché d’elle et aurais osé lui parler.
- Bonjour !
- Bonjour, jeune homme… Elle m’aurait dévisagé, puis elle m’aurait invité à m’asseoir. Vous avez tous la même allure, cette année, c’est comme si vous étiez tous en deuil… L’année dernière, sur cette place, la foule était jeune, vivante, colorée. Cette année, on dirait que quelque chose s’est éteint.
Je me serais tu, buvant les paroles de cette femme, de ce monstre d’intelligence.
- Vous êtes en vacances, jeune homme ?
- Oui, j’ai pris mes affaires et j’ai fait du stop. J’ai une question à vous poser.
- Allez-y…
- Vous avez affirmé que les femmes devaient se poser en tant que maîtresse de leur propre destin, et cesser de se définir par rapport aux hommes et comme « autre » de l’homme, c’est ça.
- Oui, c’est un peu vite résumé. Je pense que les femmes doivent se penser en tant que pluriel, principalement défini par les hommes. Elles doivent se penser comme égal, et donc cesser de se penser « femme ».
- Que pensez-vous des homosexuels ?
Elle parut sur le moment surprise, sourit comme à un personnage imaginaire et rajusta son foulard sur ses cheveux, puis elle me regarda.
- Je suppose que c’est la même chose… Êtes-vous pédéraste?
- Oui ! Ce fut dit d’un trait.
- Alors je pense que vous avez beaucoup de travail, car il va vous falloir penser les principes de votre liberté. Êtes-vous communiste, enfin, croyez-vous à la nécessité de la révolution prolétarienne ?
- Je ne sais pas trop…
- Il vous faudra également réfléchir à cela. Les femmes et les homosexuels, en tant que femmes, en tant que pédérastes, ne peuvent pas grand chose. Il vous faudra bâtir votre autonomie et votre complémentarités des combats du prolétariat. Les femmes sont aussi des travailleuses, sous payées. Et les pédérastes sont aussi des prolétaires. Vous devrez ne pas avoir peur de vous affirmer pour les ouvriers cessent d’avoir peur de vous et vous regardent comme des camarades.
- Et le mariage… J’aurais repensé à Pierre, dont l’absence se serait alors cruellement fait sentir.
- Le mariage est un carcan, il est marque la propriété de l’homme et de sa famille.
- Oui, mais, on en est privés…
- C’est à vous de définir ce dont vous avez besoin. Si c’est cette égalité que vous souhaitez, vous pouvez toujours la réclamer. Après tout, il n’y a aucune raison de vous exclure de cette institution de la bourgeoisie et de l’église destinée à contrôler leurs sujets. Mais gardez bien en tête que ce n’est pas cela qui compte, ce qui compte, c’est la liberté, et la première liberté, c’est avoir à manger et avoir le pouvoir sur sa propre vie.
La conversation aurait continué. Elle m’aurait offert des glaces, affirmant qu’elle fréquentait cette glacerie depuis près de 20 ans. Et puis, je l’aurais laissée, quand le vieux monsieur, accompagné d’une véritable cour, serait arrivé. Ses derniers mots auraient été,
- N’attendez ni de Jean-Paul, ni de moi, aucun secours, c’est à vous de vous affirmer et de briser vos chaînes. Mais nous serons toujours avec vous. Elle se serait levée, je serais partie et j’aurais vu la cour du vieux monsieur regarder dans ma direction.
J’aurais sillonné les campagnes, j’aurais même été pris en stop par une Rolls conduite par le Roi Léo. Un Roi Léo survolté, qui m’aurait tour à tour engueulé, et qui aurait pleuré, et qui m’aurait laissé vers Nice en me lançant par la fenêtre,
- Vous êtes la beauté, les gars, vous êtes la beauté, ne vous rendez pas !
La fin de l’année me serait apparue comme le moment le plus terne de mon existence. La France semblait figée dans le gaullisme pour toujours, mais désormais livrée à Pompidou et ses amis affairistes. J’aurais squatté ici, et j’aurais squatté là. Et puis, avec ma bande des dortoirs, on se serait retrouvé un beau jour : on aurait prévu d’aller tous ensemble sur l’île de White, pour le plus grand concert Pop de tous les temps. Là-bas, on aurait fumé non-stop, on aurait pris du LSD, on aurait baisé, on se serait promené tout nus pendant trois jours, et on se serait roulés dans la mousse pendant le concert des Pink Floyd. Le concert de Janis Joplin et celui de Jimmy Hendrix nous auraient fait planer. On aurait hurlé notre opposition à la guerre du Vietnam, à poil, dans la mousse. Ça aurait été trois jours de bonheur « total », comme j’aurais appris à le dire en 1967 avec mes potes de Londres. J’aurais d’ailleurs retrouvé Lindsay, les cheveux hyper longs désormais. Elle aussi aurait nue, et elle aurait fréquenté deux hippys avec qui elle aurait couché à tour de rôle sous leur tente mauve.
Sophie et moi aurions quitté ce paradis et parcouru les campagnes de l’ouest, puis du sud de la France, sous le soleil. Cet été, on aurait bien été des dizaines de milliers, à errer sans but, si ce n’est vivre notre liberté si chèrement conquise. On aurait savouré ce premier été de l’après de Gaulle. En effet, il y avait eu des élections en mai, après sa démission. La fripouille Pompidou avait remplacé le vieux bonhomme en képis. Contrairement à beaucoup d’autres, je serai aller voter. Je n’aurais pas voté communiste. La SFIO, en fin de fin de course, présentait deux candidats, rien que ça. Gaston Deferre, et le vieux petit monsieur de Charléty. Je n’aurais pas compris pourquoi Mendès s’était laissé entraîné dans cet échouage qui se retrouva distancé par le quadra technocrate accompagnant Mendès. Avec 5%, le PSU mené par Rocard réussissait à incarner le débouché politique de nos luttes, il semblait comme absorber les aspirations de notre génération. Rocard prônait un socialisme reconnaissant aux luttes leur place et leur autonomie, et non ce socialisme programmatique du Parti Communiste ou des socialistes de la SFIO. Le PSU, c’était l’autogestion, et la jeune CFDT, qui était sortie grandie de 68, était l’allié comme naturel de ce socialisme nouveau. Je me serais laissé tenté, j’aurais voté Rocard. Et ça, j’en suis sûr à 100%.
À l’automne, j’aurais rejoint un laboratoire de recherche en philosophie, dans la nouvelle université fraîchement créée pour nous domestiquer, Vincenne. J’aurais trainé avec des bandes de Vive La Révolution, les seuls gauchos qui avaient bouffé un acide au moins une fois dans leur vie, et qui prônaient une lutte généralisée sur tous les fronts. J’aurais rencontré Guy Hocquengem un soir dans une sorte d’AG VLP/ Situ, etc comme on en faisait à l’époque, et on aurait couché ensemble,comme ça se faisait aussi beaucoup à l’époque. On aurait causé de la révolution et de notre place, à nous, les gays, dans tout ça. Il m’aurait suggéré de lire Jean-Louis Bory, que je n’aurais encore jamais lu, mais que j’aurais rencontré la semaine suivante. Bory me serait apparu comme un passeur, de ceux qui appartenaient au passé, mais qui savaient regarder le présent et se changer suffisamment pour transmettre. En 1973, dans l’appartement que j’aurais partagé avec 6 autres types dans le Ve arrondissement, on se serait réunis pour le voir, lui, la vieille de plus de 50 ans, aux Dossiers de l’écran, lire la lettre d’un groupe d’ouvriers homos de chez Renault. J’aurais été sûr que parmi eux figuraient un de ceux avec qui j’avais traîné pendant le mois de mai. Mais ce qui nous aurait le plus vanné, ç’aurait été ce type, Bory, je veux dire, qui d’un seul coup transformait l’homosexualité en un truc banal, normal, quotidien, aux antipodes des bourgeoises pédantesques de Arcadie, ces tantes officielles dont le danseur Jacques Chazot était la caricatures à la télévision. On aurait pas mal bu et fumé, on aurait bien été trois ou quatre à vouloir coucher avec Bory, tellement d’un seul coup on le trouvait beau. C’est aussi cette année là que le fraîchement créé Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, créé vers 1971, avait décidé de manifester le premier mai. J’y aurais été, avec Sophie, qui elle aurait rejoint le Mouvement de Libération des Femmes. Il fallut toute la poigne du service d’ordre du MLF pour nous éviter le lynchage : le hasard nous avait placé le cortége devant celui de la CGT, qui n’apprécia pas. J’aurais certainement manqué de me recevoir un coup de manche de pioche sur la figure sans l’intervention d’une féministe casquée et forte en gueule. Les gros bras du syndicat communiste n’auraient pas apprécié que, comme d’autres, je sois venu en être ambigu, maquillé et perruqué !
C’est aussi à l’automne que je me serais pris la baffe de ma vie. Le concert du Roi Léo. Tout le monde y était, Léo Ferré était le type à part, et j’y serais allé écouter son groupe pop, un des meilleurs en France, sans hésiter. Ce que je me serais préparer à entendre aurait été toutefois contrarié par ce qu’il avait à nous dire ce jour-là. Le Roi Léo avait décidé de sonner la fin de partie,
Camarade tranquille, camarade prospère,
Quand tu rentreras chez toi
Pourquoi chez toi?
Quand tu rentreras dans ta boîte, rue d'Alésia ou du Faubourg
Si tu trouves quelqu'un qui dort dans ton lit,
Si tu y trouves quelqu'un qui dort
Alors va-t-en, dans le matin clairet
Seul
Te marie pas
J’aurais vu des types à côté de moi, ils pleuraient, d’autres qui sortaient, comme battus.
Tu as droit, Citoyen, au minimum décent


A la publicité des enzymes et du charme
Au trafic des dollars et aux traficants d'armes
Qui traînent les journaux dans la boue et le sang
Sophie et moi, il n’y aurait rien qui serait sorti.
Sous les pavés il n'y a plus la plage


Il y a l'enfer et la Sécurité


Notre vraie vie n'est pas ailleurs, elle est ici
Nous sommes au monde, on nous l'a assez dit
N'en déplaise à la littérature
On aurait été cassé.
Si jamais tu t'aperçois que ta révolte s'encroûte et devient une habituelle révolte, alors,


Sors


Marche
Crève
Baise
Aime enfin les arbres, les bêtes et détourne-toi du conforme et de l'inconforme
Lâche ces notions, si ce sont des notions
Rien ne vaut la peine de rien
Il n'y a plus rien... plus, plus rien
Brisé. On aurait mis trois ans à comprendre que nous étions entrés dans l’époque que d’autres allaient appeler « le flip ». C’est ce soir que nous aurions décidé de partir aux USA.

Cadeau : Leo Ferre, il n'y a plus rien 1973

30 glorieuses (Nouvelle/ premier jet, troisieme partie)

Il s’en passa, des choses, en 1973. Le 13 septembre, par exemple, le président Chilien, le socialiste Salvator Allende, fut assassiné. En 1971, François Mitterrand, qui avait mis De Gaulle en ballottage en 1965, ce rescapé de toues les combinaisons politiciennes, était parvenu à prendre la vieille SFIO rebaptisée depuis 1969 Parti Socialiste. Les scores de la SFIO ne dépassaient pas les 3%, et la gauche était dominée par un Parti Communiste Français surpuissant, bien qu’en déclin car pour la première fois d’autres avaient disputé son hégémonie. Mitterrand choisi lui aussi de contourner le PCF sur sa gauche et de prôner une voie originale vers le socialisme. Nationalisations, pouvoir des travailleurs et même autogestion, la nouvelle direction mélangeait les genres, synthétisant la tradition communiste et la nouvelle gauche du PSU. Mieux, le PS et le PCF avaient conclu une alliance électorale et s’étaient entendus sur un programme commun de gouvernement. Si les femmes semblaient être parvenues à faire passer un certain nombres de revendications, les homosexuels semblaient, comme toujours, absent de ces grands messes. Georges Duclos n’avait-il pas déclaré, en 1971, que le PCF était parfaitement sein ? Trostkystes et Maoïstes s’accordaient eux à nous guérir. Daniel Guérin cachait sa sexualité aux anarchistes et vivait une vie minable de pédale honteuse que ne rachetait que son intelligence, brillante. On aurait, mes amis et moi, regardé ça, avec beaucoup de scepticisme, mais quand en 1973, aux élections législatives, le PS avait non seulement fait plus de 20 %, mais en plus avait pour la première fois dépassé le PCF, les conversations partagèrent tous les groupes, toutes les tendances, pour savoir quelle stratégie adopter face à cette nouvelle situation. Le premier mouvement politique qui fut frappé de lourdes tensions internes fut le MLF. Nombreuses étaient celles qui pensaient qu’il était temps de profiter de la nouvelle donne et imposer un agenda féministe à François Mitterrand. Le procès de Bobigny et le manifeste des 121 salopes avaient créé les prémices de ce que serait ce front de femmes derrière Mitterrand dans les années à venir. Ce front allait de Françoise Giroud à Simone de Beauvoir et parvenait à rester uni et passer outre les résistance. Il avançait sous la bannière du droit à l’avortement pour pousser toutes les revendications à l’égalités. C’est Françoise Giroud qui parvient à convaincre Mitterrand sur l’avortement. Des groupes de femmes refusèrent cette stratégie, mais il semblait que désormais l’avenir se jouerait dans les urnes, tout en faisant monter la pression avec des manifestations, des pétitions. Pour les groupes homosexuels, et notamment le FHAR, la question se posa aussi, mais les résistances furent aussi plus vives. De toute part, le monde changeait très vite, et il nous donnait l’impression de changer sans nous. Beaucoup quittèrent Paris, recherchant en province une vie naturelle, loin des « mensonges » de la publicité. Sophie et moi, donc, aurions cassé la tirelire et serions allés aux Etats-Unis, en proie au scandale du Water Gate et à la fin calamiteuse de la guerre au Vietnam. Nous serions restés peu de temps à New York d’abord, car nous aurions voulu voir ce « quartier gay » du Castro dont nous aurions entendu parler dans Actuel, la revue de Jean-François Bizot. On serait arrivé pour constater que lutte identitaire, affirmation de soi et politique pouvaient aller de pair. Nous aurions rencontré harvey Milk, nous l’aurions interviewé et nous aurions écrit des articles sur les lesbiennes, les gays, la liberté. J’aurais craqué sur son copain et j’aurais couché avec son copain. Sophie aurait rencontré une fille marrante avec qui nous aurions fait une virée à Los Angeles, mais je n’aurais pas aimé. On serait finalement retourné à New York. À chaque étape, on aurait trouvé des petits boulots pour prolonger les séjour, on serait allé au Mexique pour pouvoir re-rentrer aux USA. Ça aurait duré comme ça un an et demi. À New York, en me balladant la nuit dans un espèce de quartier de Docks, avec des entrepôts comme je les aime, j’aurais masturbé Edmond White, à ce moment là, en pleine période musculation. J’aurais traîné dans les premiers bars gays non clandestins, j’aurais pensé que quelque chose était en train de commencé ici aussi à New York, mais en beaucoup plus fou, je me serais pris à rêver de ça aussi en France, à Paris. J’aurais adopté le Levis 501 déboutonné du premier bouton du bas, je me serais fait couper les cheveux que j’aurais porté super long jusque là, et j’aurais presque retrouvé ma tête des années 60. J’aurais découvert des groupes comme Television, et j’aurais arrêté d’écouter ces musiques planantes qu’on écoutait encore en France. On aurait rencontré une française qui se faisait appeler Sapho et qui piccolait comme pas deux, arpentant les concerts, les squats, les vernissages et semblait tout connaître. Sophie et moi, bien sûr, on aurait participé à toutes sortes de partouzes, notamment une pour célébrer la mort de Pompidou, et une deuxième pour les 49,9% de Mitterrand. Je pense que c’est en descente de poppers, le lendemain matin, que j’aurais pensé que ce vieux roublard de Mitterrand, c’était la carte à jouer.
On serait revenu un jour de pluie. On nous aurait préparé une place dans un appartement du côté de République, une sorte de communauté de quatre gars et deux filles. Mais quand on serait arrivé, on aurait compris que nous n’étions pas sur la même planète. On les aurait écouté parler de liberté, et d’émancipation, et de résistance, mais on aurait constaté à quel point ils ne sentaient ni la liberté, ni l’émancipation, ni la résistance. Les types traitaient les filles comme des objets qu’ils s’échangeaient au gré des soirées, et les filles trouvaient ça normal, car elles étaient libres. Sophie m’auraient dit qu’elle ne pouvait pas rester là, et j’aurais été d’accord. On se serait posé une semaine, et on se serait pris un truc à deux, vers Bastille.
On se serait senti mal à Paris et nous aurions profité des week-ends pour partir loin dans la campagne. Un peu partout, on aurait retrouvé « les anciens », qui méritaient bien leur nom. La vie gay de New York m’aurait manqué, ses docks aussi. J’aurais pris un poste de professeur dans un lycée parisien où j’aurais commencé à travailler en septembre. Sophie également. J’aurais continué à écouter de la pop, avec un tropisme prononcé pour ce qui était électronique. Kraftwerk, qui venait de sortir Radioactivity, m’auraient beaucoup plu. J’aurais récupéré mes vieux disques de la période Londres aussi, et on se serait fait des soirées avec Sophie, mais nos copains babs –on commençait à dire ça- auraient pas trop compris notre trip rétro. 1976 arriva comme une année où chacun aurait du choisir. Son parti politique, sa coupe de cheveux, sa musique. En septembre, nous serions allés à Londres et nous serions tombés par hazard sur Alain Pacadis que j’aurais connu en 67 à Londres, et avec qui j’aurais couché, malgré tout. Il m’aurait pris à part et il m’aurait dit,
- Il se passe quelque chose, Madj !
- Quoi ?
- C’est reparti ! C’est là que je me serais aperçu comment il était habillé. Il aurait porté une veste 60 et un pantalon 60, aussi. Il aurait aligné au moins 3 rangs d’épingles à nourrisses sur son tee-shirt.
- Va-là, ce soir ! ça coûte 1 livre ! Faut que tu vois ça, c’est mieux que le rock, mec !
- C’est un concert, quoi ! J’aurais regardé, sceptique. Sex Pistols, The Clash, Stinky Toys… Qu’est ce que c’étaient que ces groupes ? Le prospectus aurait vraiment fait pauvre.
- C’est la fin du monde, mec ! C’est fini, les discours, les grèves, les grands principes, on est dans une nouvelle époque… Faut vraiment que tu te coupes les cheveux, tu sais…
- J’te comprends pas, mais je vais aller voir ça…
- Stynky Toys, c’est des Français. Le guitariste, c’est le mec le plus beau d’Paris, tu me diras ce que t’en penses… Je suis là, si tu veux me voir.
Je l’aurais quitté. J’aurais retrouvé Sophie, 50 centimètres plus loin. Pacadis avait le truc pour prendre à part. Sophie aurait vaguement entendu.
- J’y vais pas, à ce truc, finis, les concerts, pour moi. Voir des types à cheveux longs planer, c’est bon, j’en ai suffisamment vu.
- Tu viens avec moi !
On y serait donc allés.
La semaine suivante, à Paris, je me serais fait traiter de salop pour la première fois, de « salop de fasciste », pour être exacte. Avec Sophie, on aurait passé des jours, et des jours à trouver d’autres fringues que aurions passé des nuits entières à retoucher avec une vieille machine à coudre que nous aurions récupéré chez ma mère. Notre fin 1976 et le début 77 auraient ressemblé à une sorte de grand chantier. On aurait peint et repeint notre appartement, reçu des amis venus de New York, couru à droite et à gauche chez des comme nous. On aurait fréquenté un peu tout le monde, mais mes tenues de présentateur de télévision Américain des années 50 n’aurait pas, mais alors pas du tout plu à nos anciens amis. On s’en serait foutu, c’aurait été comme si on avait eu 20 ans à nouveau. Pacadis nous aurait présenté à Jean Rouzaud, encore cheveux longs, lors d’un dîné chez Bisot. Après, nous serions allés au 7, rue Sainte Anne, le club de Fabrice Emaert. Yves Mourousi m’aurait dragué et j’aurais accepté : je pensais encore à Pierre, et Mourousi en avait de faux air. Lui aussi, les 501 lui faisaient un joli petit cul.
Ce qui n’aurait pas collé, avec nos copains babs, c’aurait été leur passivité. La révolution était devenu une sorte de discours automatique où la lutte de classe auraient été progressivement supplantée par une rhétorique anti-Mitterrand, anti-PS, anti-politiques. Les plus engagés passaient plus de temps à critiquer les autres, ceux qui n’étaient pas d’accord. Les féministes se déchiraient, les militants homo n’étaient plus très drôles. Un jour, on en serait même venu à se demander s’ils baisaient encore. On aurait conclu qu’ils devaient baiser, mais entre eux. Je me serait fait vanner un jour où j’aurais dit à un petit groupe que leurs débats me faisait chier. L’un d’eux, complètement stone, m’aurait dit que
- Toi aussi, tu l’as chantée, « la chanson des clefs », dans L’an 01, on te voit très bien.
Je n’aurais pas su quoi répondre, mais ça m’aurais vachement fait chier d’être mêlé à une connerie pareille. Je me serais rappelé que pour moi tout avait commencé sous LSD à Londres avec des chemises à fleurs, et qu’ensuite, je n’avais décidemment tout maîtrisé.
- T’es qu’un fasciste !
J’aurais bien aimé, ça m’aurait fourni un motif pour partir. Sophie et moi, on aurait participé à l’Almanach d’Actuel, ce truc incroyable qui réussit à souder toute notre génération, malgré des fossés de plus en plus grand entre tout le monde. J’aurais fait connaissance de la bande de gamins Bazooka, de Patrick Eudeline, d’Antoine de Caunes, avec qui j’aurais certainement eu envie de coucher, mais en vain. Quand Fabrice Emaert nous aurait annoncé l’ouverture prochaine d’un nouveau lieu, une grande discothèque pour que tout le monde puisse se retrouver, une sorte de maison, un club, pour la grande famille que nous formions, nous n’aurions pas pu réfréner notre impatience. Je ne me serais pas rappelé de la première soirée du Palace, car j’aurais été trop saoul. J’y serais allé dans un ensemble Courrège noir et blanc de 1967, avec sa visière. J’en serais revenu à moitié nu sans trop comprendre ce qui aurait pu se passer entre les deux…

Cadeau : Jean-Baptiste Mondino, La danse des mots, 1982

30 glorieuses (Nouvelle/ premier jet, dernière partie)

À Paris, vers 1978, il y avait comme un désir de faire très puissant. On voulait faire des journaux, des magazines,organiser des concerts ou des expositions. Il y avait comme un désir de neuf. Libération hébergeait le collectif Bazooka dont les dessins inspirèrent de la haine aux vieux babas de 25 ans… L’un d’eux, par exemple, reprenait les thèses en vogue à l’époque, les doutes post soixant’huitards sur l’enfance et la sexualité, le genre d’interrogation que Daniel Cohen Bendit soulevait. Seulement voilà, placés devant la réalité –une fillette tenant dans ses mains un sexe d’homme en érection, « apprenons l’amour à nos enfants »-, leur avis fut unanime, Bazooka fut considéré comme « fasciste » et pour la première fois, une grève éclata à Libération. Pour interdire la jeune bande d’illustrateurs… Le punk frappait l’idéologie des années 70 là où sa fait mal, en l’exposant à cru. Ce n’était plus Mitterrand qui divisait, c’était désormais l’époque, et notamment la soif de liberté de la nouvelle génération, saoûlée par les slogans et le prêt à pensée. J’aurais explosé de rire en regardant Pacadis vantant les mérites de l’énergie nucléaire dans l’émission de Pivot. J’aurais eu le plaisir de voir un vieux camarade gauchiste faire cause commune avec le présentateur devant « l’immoralité » d’un tel énoncé qui était quand même non pas un souhait mais, finalement, la réalité d’un pays pointant 400 fusées sur d’autres pays et se préparant à produire plus de 80% de son énergie en nucléaire à un horizon de moins de 10 ans…On se serait émerveillé en entendant qu’une chanteuse Allemande avait montré en direct comment elle se masturbait. Nina Hagen était désormais une des nouvelles icônes.
Je me serais bien amusé à l’époque, puisque le cours des choses m’aurait offert d’avoir 20 ans une deuxième fois…Mais comme en mieux, un peu comme le résultat de tout ce chemin parcouru. Il y eût ainsi Gay Pied, le premier vrai magazine pour les homosexuels et les lesbiennes. Il y eût Façade, il y eût Un regard Moderne, il y eût Bazooka magazine… Ça bouillonnait de partout, mais partout on retrouvait les mêmes personnes, c’était juste agencé différemment. Paradoxalement, si la belle unanimité baba avait volé en éclat, avec des mao de plus en plus insupportables et groupusculaire, un PSU réduit à presque rien après le départ de Rocard pour le PS, et la voiture balaie d’une LCR qui continuait à regarder l’homosexualité comme une tard héritée des mœurs décadentes de la bourgeoisie, la nouvelle culture émergeante aurait soudé un groupe d’individus par le faire, par l’énergie de la création, un peu comme mai 68 avait fait dans les barricades 10 ans avant. L’action se révélait être le seul antidote à la dépression qui gagnait des pans entiers de babas, forcés de rejoindre la société en fournissant des bataillons d’enseignant pas encore remis de ce qui venait de leur arrivée, ni des premières rides qu’ils ne semblaient pas voir encore, tout obsédés par l’inébranlable certitude de leur jeunesse. Pour tout dire, les babs m’auraient fait chier, avec leurs têtes d’adhérents de la CFDT et leurs pantalons en velours, leurs enfants conçus un peu au hazard, et surtout cette terrible résignation politique qui commençait à se manifester dans leurs propos. Ils étaient tous prêts à voter Mitterrand, aucun ne l’aurait admis à cette époque, mais aucun non plus n’aurait été prêt à se mouiller pour changer le vieux briscard. Après les élections de 78, quand la droite rempila par surprise, même s’il était clair que le PS avait été le seul bénéficiaire de la stratégie d’union de la gauche avec un score nettement supérieur, 25%- au PCF « réduit à 20% », la légitimité de Mitterrand n’était pas acquise. Rocard cru avoir le dernier mot, il pensait avoir les babs avec lui, une « autre culture ». Mais c’est là que Mitterrand su montrer sa supériorité : Rocard savait, il était la vérité de notre génération, nous n’avions qu’à le suivre. Mitterrand s’était entouré, il avait du monde partout. J’aurais choisi Mitterrand, pas par amour, mais pour l’efficacité.
À cette époque, mon agenda aurait été très rempli, entre les fringues que Sophie et moi aurions acheté et arrangé avant de les revendre, les photos de rues désertes que j’aurais pris la nuit durant mes longues soirées de dragues, la politique et le Palace, où j’aurais assez souvent attéri. J’aurais eu une vilaine grippe qui m’aurait empêché d’aller au « Palace à Cabourg », ce truc dont tout le monde me parla. J’aurais eu les boules, mais je n’aurais rien dit, j’aurais juste dit que
- Ouais, je sais, mais j’avais 39 et j’étais cloué au lit… Comment était la robe d’Edwige, on s’est donné un de ces mal, avec Sophie… Le tulle, ce n’est vraiment pas facile, avec le plastique et la soie…
Il y aurait eu les premières marches gay où je serais allé. J’aurais appris par une ancienne copine du groupe de Nanterre que j’y aurais par hazard – elle aurait vécu désormais à Berlin et aurait été très copine avec Nina Hagen et les deux chanteurs de DAF, aurait préparé un cours métrage sur la jeune scène « industrielle », Cabaret Voltaire et Einsurstende Neuenbauten-, que Pierre, mon amant du mois de mai, s’était suicidé à l’automne 68. ses parents ayant mis dans un établissement semi-disciplinaire géré par l’armée.
Je n’aurais pas quitté ma chambre pendant une semaine.
Des suicides, des fins glauques, il y en eu plein à cette époque. Ça sentait la fin.
En 1981, j’aurais passé ma journée du 10 mai partagé entre différentes obligations reflétant mes occupations de l’époque. Je me serais d’abord remis de la cuite monumentale après la grande « soirée Giscard » que j’aurais organisé chez nous. Sophie se serait fait un look Sylvia Christel dans « Alice, ou la dernière fugue » qui aurait eu un grand succès, surtout pour la coupe de cheveux, « floue » et l’allure « couverture de Elle qui se serait dégagé du tout. Moi, j’aurais porté un des ces costumes gris en tergal patte d’éléphant à taille haute, avec gilet gris et lunettes Ray Ban. La musique aurait été assortie, les Sheila, Dalida et autres C.Jérôme de cette époque interminable que nous avions détesté et dont nous aurions su depuis plus d’une semaine qu’elle allait s’achever le lendemain soir. J’aurais été amoureux de Mitterrand comme presque pour de vrai. Son interview dans Gay Pied aurait fini de nous convaincre si jamais on avait eu des doutes. Pour la première fois, un homme politique allait jusque reprendre les termes du débat tels que nous les avions posés. Il s’engageait à dépénaliser, car en effet, jusqu’à présent, l’homosexualité était régie par une législation datant du gouvernement de Vichy, un « outrage aux bonnes mœurs ». Et bien sûr, les homosexuels majeurs ayant des rapports sexuels avec des homosexuels âgés de 15 à 18 ans était passibles de prison pour détournement de mineurs quand les hétérosexuels ne l’étaient pas ; Tout cela allait changer. Ma soirée Giscard aurait été un succès, Pacadis serait passé avant d’aller ailleurs, vêtu d’une veste ceintrée noire et d’une chemise Mike Brandt. Sophie lui aurait fait remarquer que c’était très Pompidou… Serge Krüger serait passé aussi, avec son nouveau blouson. Serge Clair, qui aurait dessiné l’espèce d’invitation pour la soirée, serait arrivé très tard après une autre soirée. Gueule de bois du matin, je serais allé voter en allant acheter mes croissants. J’aurais reçu un coup de fil m’apprenant que les sondages donnaient désormais 52%, et qu’il allait y avoir une grande fête place de la Bastille. J’aurais passé l’après-midi aux Tuileries et à Tata Beach. À 6 heures, je serais allé au Gay Tea Dance. C’est là que j’aurais appris, au milieu d’une ambiance hystérique, qu’on avait gagné. Je crois que je n’aurais jamais embrassé autant de mecs de ma vie, jeunes, vieux, sur les joues, sur la bouche. J’aurais filé à Solférino où j’aurais eu un pass. Je serais arrivé en même temps que Coluche et on m’aurait aperçu à la télé. Je serais rentré finalement, et Sophie m’aurait présenté à Marie-Paule Belle qui discutait avec Anne Sinclair. J’aurais revu beaucoup de monde. J’avais à la main l’édition spéciale du Journal du Dimanche que un type m’aurait filé l’édition du Matin de Paris, « C’est Mitterrand ». Il y avait serge July aussi, accompagné de la rumeur que le « nouveau Libé » était prêt. En effet, le journal avait cessé de paraître en mars, comme ultime conclusion de la mort du vieux monsieur entr’aperçu à l’Odéon et à Rome. Je pourrait me rappeller, Beauvoir, me reconnaissant dans la foule, à Montparnasse, le regard vide, avec une sorte de pas d’énergie dans le corps, les yeux rougis.
Libé était parti parce que son père était parti aussi, et que notre génération devait se libérer une bonne fois pour tout de l’ombre du grand bonhomme, notre père à tous.
Jean-Paul Sartre.
Mitterrand reprenait tout ça. 68, et la Libération. Et le Front Populaire. Et les chansons du Roi Léo. Et le MLF. Et le FHAR. Et les premiers mai de misère avec ses ouvriers par million. Et les punks, et même Le Palace où Fabrice Emaer avait, sous les regards dégoûté du public de grands bourgeois qui aimaient à s’y encanailler, appeler à « voir la vie en rose ». Mitterrand, en ce mois de mai, aurait comme résumé notre vie. Et même la mienne.
Avec Sophie et une petite bande, nous serions allés à la Bastille où une foule immense était déjà rassemblée. Des Carmagnoles fusaient de toute part, et qu’est-ce que c’était jeune, sous cette fine pluie qui commençait à tomber. Près de la rue de la Roquette où nous aurions bavardé, un groupe de jeunes, moins de 18 ans, l’allure résolument baba, sortait d’une camionnette blanche.
- Zahia, dépêche-toi !
- J’attends Marie-Anne, elle a perdu son briquet. Eh, Madjid, tu peux regarder sous ton siège ?
- On a déjà regardé… Freddie, t’as des clopes, j’ai pas eu le temps de prendre les miennes…
- Tiens, garde le paquet, j’en ai d’autres. Où est Clergue ?
- Il est parti téléphoner, je crois. Non, j’ai pas d’feu !
Le garçon s’appelant Madjid m’aurait demandé du feu, et j’aurais trouvé marrant de donner du feu à un gosse si jeune et déjà très visiblement pédé : il portait un badge sans ambiguité. Putain, quelle chance ils ont, j’aurais pensé.
Partout, Danièle Gilbert et Jean-Pierre Elkhabach étaient la cible de cette manifestation. Nous serions montés tout en haut de la colonne et nous aurions retrouvé la petit bande de la camionnette. Sophie aurait discuté avec Madjid et avec sa copine, une fille avec une allure de garçon manqué avec un grand sourire. Moi, j’aurais discuté avec celle qui s’appelait Marianne. Ils étaient élèves dans un lycée de banlieue et s’étaient connus dans un projet culturel sur la colonisation de l’Algérie, et la plupart de ce groupe avait visité ce pays pendant 3 semaines. Le garçon s’appelant Madjid aurait dit qu’il pourrait être librement homosexuel, désormais. J’aurais été frappé qu’il puisse parler aussi simplement, comme si ça allait de soi, et j’aurais pensé qu’Hocquenghem n’avait pas perdu son temps avec le FHAR. Nous serions redescendus, et le briquet m’aurait brûlé le pouce, la colonne n’était pas éclairée.
Avec Sophie, nous serions partis de cette foule, la pluie désormais tombait à verse.
L’été aurait été très électrique, la peine de mort fut abolie, le SMIC augmenté de 10% et plein d’allocations de 25%… Le ministre de l’intérieur demanda la destruction de tous les fichiers concernant les homosexuels. 135,000 immigrés s’apprêtaient à être légalisés. La loi « sécurité et liberté » était abrogée. Le gouvernement avait très visiblement changée. Danièle Gilbert avait été licenciée « par le personnel », dès le 13 mai, et remplacée par Anne Sinclair. On avait beaucoup ri aux adieux de Giscard, on aurait eu envie d’applaudir. On parlait de culture partout, que Paris accueillerait de nouveaux musées…
À l’automne, j’aurais eu une très vilaine angine qui m’aurait cloué au lit pendant une semaine, et puis elle serait passé, mais mon médecin m’aurait dit que je préparais une pneumonie aussi. J’aurais eu un traitement antibiotique très puissant, et puis ça aurait passé. La fin de l’année, je l’aurais passé à préparer des émissions pour Fréquence Gaie : la dernière année de Giscard avait vu fleurir des radios « libres », brouillées, mais mettant fin, de fait, au monopole de l’état. Mitterrand s’était lui-même invité à l’une d’elle, signalant son intention d’accompagner cette évolution. Après son élection, la bande FM fut envahie de radios, là où avant il n’y en avait que 5, toutes Radio France. Parmi ces nouvelles radios, il y avait Fréquence-Gay, digne émanation du militantisme des années 70 dans les années 80 « socialistes ». J’aurais donc animé des émissions de rock avec Patrick Rognan et Kevin Kratz, mais j’aurais aussi travaillé à Radio Cité-Future, avec Anaïs Prozaic et Karl Zéro. La bande Jalon m’aurait notamment recruté pour co-écrire leurs programmes. J’aurais adoré faire des émissions « de droite », dénonçant la « collusion du gouvernement socialo-communiste avec les éléments trotsko-léninistes de l’anti-France Judéo-maçonnique à la solde de Moscou ». Je n’aurais eu à écouter que les leader de la droite qui parlaient presque comme ça sur Radio-Solidarité. J’aurais certainement dénoncé les collusions de la droite et de l’extrème-droite, dans Magazine-Hebdo, le magazine de « toutes les droites », Front National compris, et dont le rédacteur en chef était Jean-Jacques Aillaghon, bras droit de Jacques Chirac.
J’aurais de nouveau été très malade au printemps 1982, et j’aurais du être hospitalisé. Le médecin m’aurais demandé tout de go si j’étais homosexuel. Il m’aurait expliqué qu’il y avait une nouvelle maladie qui était apparue aux Etats-Unis, et qu’il voulait me garder pour observation.
En fait, tout aurait été très rapide. La fièvre ne serait pas retombée, et je serais resté comme ça pendant trois semaines. J’aurais perdu 15 kilos. Et puis un matin, ça aurait été mieux. L’après-midi, la fièvre serait remontée très fort. Les médecins se seraient précipités dans la chambre, on m’aurait mis un tube dans la gorge, mais je n’aurais rien senti. J’aurais croisé le regard d’un vieil Algérien qui aurait partagé ma chambre et à qui on donnait les mêmes médicaments pour une leucémie, bien que je n’aurais pas eu de leucémie, et puis la douleurs et les brûlures de ma peau auraient disparu. Assis sur le bord de mon lit, j’aurais reconnu Pierre,
- C’est bon, t’as assez couru, tu peux t’arrêter !
Alors, je me serait levé, j’aurais enlevé le tuyau, le cathéter, il m’aurait tendu la main, et on serait partis baiser dans la salle d’opération.

Cadeau : Tom Waits en concert au Palace en 1979

mercredi 18 novembre 2009

Les identites a facettes


Preparatifs dans le bus. Decembre 2005, Paris.

Dans le métro, en route vers le travail, ou au retour à partir d’un certain moment dans ce post. Il fait aujourd’hui méga froid. Peut-être 10 ou 11 degrés. Je suis très content, je viens de re-rentrer en contact avec mon ancien manager à BNPP, Vincent. Un type drôle et à la foi sérieux, méga franc, sincère et sympa. Je peux écrire en toute tranquillité, je ne pense pas qu’il lise mon blog. J’ai gardé un très bon souvenir de l’époque où j’ai travaillé avec lui, à Louis-Le-Grand. Et je garde un excellent souvenir de sa soirée d’anniversaire en décembre 2005 : avec deux autres, ils avaient loué un bus RATP. Les invités devaient juste payer une participation, je ne me rappelle plus combien. C’était juste avant mon départ pour Tôkyô, ça cadrait bien. J’ai eu beaucoup de chance, avant de partir, il y a eu plein de fêtes partout ! Celle-là était très amusante. Je me souviens notamment l’arrêt à Louis-le Grand, justement, près de la place du Marché Saint-Honoré. C’est historiquement le siège de Paribas. C’est là qu’il y a les salles de marchés des crédits dérivés pour BFI, la Banque de Financement et d’Investissement, le truc qui a dégueulé il y a deux ans… Le bus à moitié vide jusque-là s’était rempli d’une bonne brassée de traders. Je m’étais dit à ce moment-là, « putain, si Freddie me voyait au milieu de tous ces jeunes friqués », et puis ça m’avait fait rire ! L’ambiance était très drôle, le beaujolais encore nouveau coulait à flot. En fait, les traders, la finance, c’est, dans la droite, un monde à part. Je n’y ai jamais rencontré ni de gros réac homophobe, ni de racistes. Voltaire avait parfaitement raison sur ce point. Les traders ne sont pas des gros bourgeois. Des gosses mal élevés blindés de tune, plutôt. Je m’étais bien amusé en tout cas, et je me rappelle également le stop place de la Sorbonne. Trois thésard vanés à la vue de ce bus qui se vide 5 minutes, et puis la conversation pleine de respect des quelques traders venus discuter et partager du beauj’. Et puis aussi l’arrêt place de la concorde, la partie de foot… Puis la soirée dans une boîte vers Jules Joffrin… Bon, bref, je suis content d’être reconnecté à Vincent dans LinkedIn. Je ne mentirais pas non plus si je précise que c’est un mec très professionnel tout en étant très relaxe. Je l’ai déjà écrit, à BNPP, je n’ai rencontré que des managers corrects. En tout cas avec moi, je connais plusieurs personnes qui nuanceraient…
Autre ligne de métro, c’est maintenant parti pour 30 minutes. Aujourd’hui, j’ai mis une cravate. Je suis habillé comme si j’allais travailler dans une banque. Je suis le seul professeur de cette école à mettre une cravate, et au passage, récemment, c’est très fréquent. Qu’est-ce qui est cool, dans le jean, le tee-shirt et le gros pull ? Au Japon, j’en ai rencontré plein, de ces types de droite, de la catégorie qui donnerait envie à un des traders cité plus haut de passer exceptionnellement à gauche, des cons en jean cool. Qu’on me permette donc d’être une tante de gauche, portant cravate et pantalon « Prince-de-Galles ». Il fait froid, et j’en avais envie !
J’ai tchatté assez longuement avec Stéphane, dimanche soir. Et ça m’a fait très très plaisir. On a parlé de « tout le monde », et j’ai donc eu de ces nouvelles qui me manquent tant. Je tchatte très peu, amors qu’en France, mon téléphone pouvait sonner à tout moment. Je devrais autoriser Skype à s’ouvrir au démarrage de mon ordinateur. Il a aimé mes derniers posts et a qualifié celui sur Freddie de « profond ». Ça fait plaisir !
C’est amusant, en lui parlant, je me suis senti bien. Pas bien « oh je suis content de parler à Stéphane », non, bien. Juste bien, et je lui ai expliqué l’histoire de mon oncle en lui demandant ce qu’il pensait de cette histoire, et de signer enfin sous mon identité. Ça l’a fait rire, et moi, ça m’a fait sourire car comme très souvent chez moi, quand je demande à quelqu’un ce qu’il pense de quelque chose, un achat, une décision importante, l’affaire est déjà entendue. C’est peut-être pour cela que Stéphane ne m’a pas vraiment répondu, il connaît très bien. Par contre, en lui en parlant, à la façon dont je lui en parlais, j’ai repensé à Aragon, ce roman que je ne parviens pas à lire depuis 10 ans, et que je pense avoir recommencé 4 ou 5 fois. La mise à mort. Très amusant aussi, j’en ai parlé à un collègue il y a 15 jours, et voilà qu’il me revenait à l’esprit. Certains tiennent ce roman pour le plus grand roman d’Aragon. Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est qu’à chaque fois, il y a un souffle à l’intérieur qui m’a comme essoufflé, débordé. Étouffé. C’est un peu comme lire à voix haute « Il n’y a plus rien », ce texte magnifique et testimonial du Léo Ferré politique, et que ce texte ne s’arrêtait pas, et qu’à chaque fois au contraire, une nouvelle couche, un nouveau visage, venait s’y surajouté, avec son lot de non dit mais fortement pensé, juste parce que la vérité est inconcevable. « Êtes-vous un auteur réaliste ?». Dans les cent premières pages, les fantômes de la guerre d’Espagne, et l’ombre de Staline, et l’histoire qui balaie tout, jusqu’à ceux qui sont pris dedans. Et puis cette nappe « vichy », en 1936, c’est pire que la banquette glauque de la nausée.
Je ne suis jamais parvenu à lire au delà de 100, 150 pages, comme si j’avais le pressentiment de quelque chose de terrible. J’ai le roman dans mon sac à dos, je pense que c’est le moment, parce que j’ai compris le miroir brot, et puis j’ai compris cet homme qui ne se voit plus dans les miroirs, et Fougère… Je vais faire l’effort encore une fois.

Le vernissage de l’exposition de Martin s’est très bien passé. J’y ai revu Junko, Noriko etpuis Mari aussi, à qui je continue d’enseigner. Je n’étais pas spécialement pêchu, mais nous sommes restés une petite demi-heure. Beaucoup de Français au milieu des Japonais, des cartes de visite. Qui circulent. Je ne fais pas partie de ces groupes de gens qui « réussissent ». J’aime beaucoup le nouveau trait de Martin. Les contours sont désormais plus flou, il s’y dégage comme de la lumière, on pense à Tardi –même si c’est différent. Au paravant, le trait était plus « franco-blege », mâtiné de « manga ». Son trait est désormais plus personnel et se plie bien au portrait d’un quartier, comme nous y invite son exposition. C’est ce que j’ai tout de suite aimé chez Tardi et Adèle Blanc Sec. Le côté carte postale dans le fond, le souci du détail dans le décors, cette mise en contexte visuel. Martin a la trentaine encore très jeune, je ne doute pas qu’il ait trouvé là une piste de travail très prometteuse.
Je suis arrivé.
Madjid

Bonjour, je m'appelle Moi

Regardez la barre de votre navigateur, là-haut. Regardez la signature des articles. Vous y êtes ? Ça me démangeait depuis un bon moment, en finir avec Suppaiku. Un peu comme après un long voyage, on veut descendre de la voiture. Depuis plusieurs mois, déjà, je signais mes articles de mon prénom, en me nommant totalement, je rentre dans la cour des grands. Dans tous les cas, raconter sa vie sur le net, que ce soit avec un pseudo ou sous son propre nom, est une certaine forme de mégalomanie, ou de narcissisme, ou un peu des deux. C’est l’affirmation du Moi à l’âge techno-démocratique. Je n’ai rien lu de G.Lipovetsky depuis un certain temps, mais le net, avec les blogs, les réseaux sociaux, le twitt, avec tous ces outils de personnalisation qui nous permettent de ne recevoir que l’information dont nous avons envie, confirment bien les tendances observées il y a près de 30 ans dans L’Ère du vide. Et je n’y échappe pas, étant moi-même un pur produit de ma génération, celle de la dernière vague de baby-boomers. On est des générationel-losers, on nous a promis l’alunissage et les vacances sur Mars avec un Fanta-Orange orange de chez orange, on nous a fait rêver d’un avenir alternatif dans une société communiste où tout le monde serait gentil et heureux grâce à la planification démocratique qui répondrait à tous nos besoins, on devait travailler moins de deux heures par jours en l’an 2000 parce que désormais des robots travailleraient pour nous, Roissy se voyait doté de 5 aérogares en étoile, une par continent, car nous passerions notre temps en loisirs, notre pouvoir d’achat devait être infini. Ma génération a été bercé des doux rêves conjugués du capitalisme keynésien et du communisme salvateur.
La réalité fut beaucoup plus trivial. En 1982, le torpillage d’un avion de la Corée su Sud par l’armée Soviétique mettait le monde à l’heure juste : minuit moins une à l’horloge de l’apocalypse. Reagan étudiait les options, apprenait-on. De toute façon, on n’avait plus grand chose à perdre, le « plein-emploi » cher au keynésianisme venait de vivre ses dernières heures avec la dernière tentative de « relance » par la consommation, en France, avec Mitterrand. Déjà, l’Angleterre et les USA avaient lancé la nouvelle tendance :chacun pour soi. Pour ma génération, cela voulait dire plus simplement « chômage en vue ». Quand j’étais petit, j’avais vu un documentaire sur l’Inde. Il y avait des mendiants, ils étaient « sales ». Ma mère m’avait dit que c’était comme ça et que ce devait être leurs traditions. Dès 83/84, il devenait clair que la France adoptait aussi les traditions indiennes et à partir de 85/86, on avait formé beaucoup d’adeptes : je constatais aisément qu’ils avaient à peu près mon âge. Comme cela ne suffisait pas, ma génération vit fleurir une nouvelle maladie, le SIDA, qui se propageait par le sang et les rapports sexuels. En janvier 1991, les Américains ont attaqué l’Iraq en Mondovision, à l’heure prévue, et tout le monde a regardé ces images qui ressemblaient à s’y méprendre aux premières consoles de jeu des années 70. On a eu ensuite deux années de récession pour digérer tout ça, les adeptes de la nouvelle tradition indienne ont été assez nombreux, ils avaient mon âge. Une belle génération, je vous dis…
Eh bien malgré ça, nous avons un truc que les bab n’ont pas eu, et que la plupart manient de façon primaire et archaïque parce que c’est difficile de comprendre Flash dans un champs de luzerne. On a le net. Nous, qui comme toutes les générations avons tenté de nous définir par rapport à la génération précédente - dans notre cas, une génération introuvable, indéfinissable et surtout avare de nous transmettre ce qu’elle même avait reçue, tout juste bonne à nous regarder comme des cons qui n’avaient rien compris à la vie parce qu’ils n’avaient pas fait 68 -, eh bien, insensiblement, notre génération trouve dans le net non seulement l’outil de son affirmation et de son autonomie, mais également le langage qui lui faisait défaut. Nous sommes une génération avide du Monde, et nous regardons le monde avec évidence. Le net nous détourne de la génération précédente et nous rapproche des plus jeunes dont nous comprenons le langage car, même si nous ne les comprenons pas toujours, les jeunes de 20 ans vivent dans le même monde que nous et n’ont pas, comme nous, connu de monde meilleur ni fait 68. Je suis persuadé – je ne connais pas les chiffres- que si une était conduite pour connaître la moyenne d’âge de la net-sphère dans les pays développés, ça devrait tourner autours de 30 ans, et je suis persuadé que la balance s’équilibrerait assez entre 20 et 40 ans. Quelqu’un a t’il ces chiffres ?
Mais à mon âge, mon grand « Ô-combien-je-suis-vieux » âge, je vivais de moins en moins confortablement mon « pseudo », le trouvant ridicule et déplacé par moment, lourd aussi, et enfin, révélateur de…
J’ai un oncle qui s’appelle comme moi. Exactement comme moi. Un « homme bien », professeur de droit à l’Université de Cergy, mais en fait, et de fait, Algérien. Il vit à cheval sur les deux pays. Il est membre d’un parti politique Algérien qui a prôné le rapprochement avec les islamistes pour écarter les généraux, ce qui est chez moi inconcevable. Je suis homosexuel, et les homosexuels, les femmes et les athées, sont en général les premières victimes de ce type de « compromis ». Si vous tapez sur le net, c’est son nom que vous allez voir apparaître. Pire, j’ai écrit une pièce de théâtre, Un soir à Paris, dont deux sites accordent la paternité à cet oncle. Il fait parti de cette élite rendue possible par le système de parti unique et qui s’est progressivement autonomisé. Comme Mohammed Arbi, un de ses amis. Mon oncle connaissait Pierre Bourdieu. Si vous lisez mon blog depuis longtemps, vous savez que j’ai un problème avec Bourdieu…
Je ne lui dispute rien, et je crois que pendant longtemps, je n’ai pas vraiment signé sous mon nom car je ne voulais rien lui disputer, car au de moi, je lui disputais bien la place qu’il me semblait me prendre. Cette année, progressivement, j’ai changé. Je m’en moque complètement. Et je n’ai qu’à me mettre à ma place, telle que je suis, et où je suis. L’auteur de Un soir à Paris est un gay de 44 ans vivant à Tôkyô appelé à Madjid Ben Chikh. Point barre. Si le fait que son nom apparaisse dans les moteurs entaché de mon homosexualité, après tout, c’est lui et ses amis que ça regarde. Moi, comme dirait Barbara, « j’m’en balance »…
Il me semble avoir gagné une importante bataille d’égo. Non pas contre lui, mais contre moi-même. Mon oncle est paraît-il une personne charmante. Je le connais très très peu. Je me souviens son bungalow en bord de mer, en 1989, quand il y avait encore le Parti unique, mais je n’ai pas visité sa maison sur les hauteurs d’Alger, juste entr’aperçu quand il y a déposé son fils qui partait faire du tennis avec d’autres. S’il vous plait, ne me faites pas dire ce que je ne dis pas.
Donc, voilà, comme vous l’aurez compris, je m’appelle Madjid Ben Chikh.
El madjid est un des 99 noms de Allah. C’est la magnanimité. Mon prénom devrait donc être Abdel Madjid, serviteur de la Magnanimité (du Créateur).
Ben Chikh, en fait n’est pas un vrai nom, et ce n’est pas le vrai nom de ma famille. C’est le nom rapporté par un des bureaux arabes qui ont créé l’état civil en Algérie dans les années 1860/70. Ben Chikh en effet signifie « fils du Cheikh ». Il s’agit d’un titre, d’une fonction, en l’occurrence pour ma famille, être descendant d’un « saint ». Mon nom me rattache donc à une aristocratie religieuse ancienne, avec un très très très très lointain ancètre qui était soit arabe, soit plus loin encore, chrétien, et qui sait, peut être même juif. Ma famille est une famille de Marabouts, dont le rôle est très difficile à cerner, politique, religieux, et magique. Les Marabouts se marient entre eux. Mon père, en venant en France, a fui tout ça. Il détestait particulièrement l’aliénation du maraboutisme qui fait un homme « supérieur » à un autre homme. Il était profondément républicain, et à certains égards communiste. Pour lui, la société Kabyle était une société arriérée, sans avenir…
Voilà, à l’âge balbutiant du net, Suppaiku, un pseudo créé initialement pour Le Japon.org, et devenu mon pseudo universel. Je ne changerai pas le titre, non. Mais pour sûr, désormais, je signe qui je suis, et je l’affirme haut et fort, Un soir à Paris a été écrit par Madjid Ben Chikh, homosexuel de 44 ans vivant au Japon. Oui, une lopette peut AUSSI parler du massacre des Algériens en plein cœur de Paris, le 17 octobre 1961...
Pour lire cette piece, c'est ICI (dans l'onglet Litteratides)

samedi 14 novembre 2009

Juste avant que ce soit dimanche


Freddie, il ya une petite dizaine d'annee, avant que je partes a Londres, chez Maria.

Et encore une fois c’est dans le métro que j’écris. Il fait super chaud, le chauffage est allumé. Pourtant, les températures ont changé dehors, et on s’attend à au moins 7 degrés de plus qu’hier, avec la pluie en plus… Enfin, demain, il devrait faire beau. Il est environ 9 heures du matin, je vais travailler. Une classe TOEIC, une classe business, une classe pré-intermédiaire, une classe de français, un break puis une classe business et pour finir, une classe de français intermédiaire. Elle est souriante et cultivée, je finis bien la semaine.
Contrairement à NOVA, où les élèves semblaient comme injectés en un flux continuel et aléatoire, cette école marche avec un emploi du temps fixé à l’avance. Ça ne change pas mon sentiment sur le fait que cela n’est pas très sérieux. Au Japon, les élèves étudient l’anglais de façon archaïque, ils écrivent et ne parlent pas. Le résultat, c’est qu’ils ne savent pas parler. Dans n’importe quel système sérieux d’école de langue, ces élèves seraient notés en fonction de capacités à comprendre et à interagir. C’était d’ailleurs comme ça à NOVA. Or, ici, comme il n’y a pas réellement, de tesr, les niveaux sont très aléatoires, mais c’est aussi comme ça que ça marche au Japon : « il sait », est généralement l’alibi pour vendre un niveau supérieur. Ma business de l’après-midi, par exemple. Il est incapable d’aligner 3 mots, mais il fait une business. Niveau pré intermédiaire… Mais bon, je fais avec ce système, c’est le Japon, et le client est roi. En français, toutefois, je parviens à imposer de vrais niveaux quand je teste les étudiants. Débutants. Et je me moque complètement de savoir s’ils ont étudié avant. Tu sais pas causer ? On recommence ! Non, mais… Je les gave d’exercices, je les fais compter jusqu’à 999 millions, et vous savez quoi, ils adorent !
Je suis en train de quitter Tôkyô. Je travaille dans l’Ouest, dans Kanagawa, vers Yokohama. C’est loin, et je déteste cette banlieue.
Reçu deux messages via Facebook ce matin. Un de Freddie, très gentil. Freddie est mon amie de puis 1978… Enfin, on a mis du temps à se comprendre… Premier échange. Freddie, nouvelle élève fraîchement débarquée, au fond de la classe, m’interpelle.
- Eh, Benchikh, t’es Juif ?
Je me retourne, étonné par cette question venant de quelqu’un que je ne connaissais pas.
- Non !
- Je vais te casser la gueule.
Il était clair qu’une très grande amitié ne pouvait que naître d’une telle entrée en matière. Elle me terrorisait. Et puis finalement, elle m’a aidé à me décoincer, à m’affirmer. J’avais 13 ans, j’étais disco (!), ça avait été ma façon de commencer à exister, je m’habillait comme Travolta ! Oui, je sais, c’est nul, mais un fils de prolétaire fraîchement licencié, Algérien de surcroît et à Bondy dans le 93, ça n’a pas beaucoup de référents culturels… J’ai pris ce que j’avais sous la main, le Disco ! Eh bien pour moi, ma révélation, ça a été Freddie qui s’assoie à côté de moi en cours d’anglais (j’étais le meilleur, je ne décollais pas des 19, et en plus, ah oui !, j’étais délégué de classe), et elle me dit tout de go, « aujourd’hui, on fait grève ». C’était dit sous le ton de la menace ! Je me souviendrai toujours de la tête de la prof, au milieu du silence des éléves, me regardant, le regard suppliant, « Jack !? » (c’était le nickname que je m’étais choisi en sixième, où nous devions tous en avoir un). Et je ne répondais pas. Alors, elle s’est arrêté, le parapluie qui lui servait à expliquer quelque chose dans la main, et elle m’a dit :
- que se passe t’il ? Elle guidait ses yeux vers Freddie.
- On fait grève, madame.
- Et pourquoi ?
Là, je n’ai pas du tout su répondre. La pauvre Madame Florentin explorait le puit profond de la solitude sous le regard de 30 paires d’yeux. J’ai été convoqué par la directrice, Madame d’Amour, qui ne comprenait pas mon attitude. Je ne la comprenais pas non plus, mais je suis encore surpris de ne pas avoir dénoncé Freddie –elle m’avait menacée-, mais d’avoir continuellement dit « on ». Pour le reste, « je ne sais pas ». Il faut dire que le collège traversait sa mauvaise passe. Mendès France l’avait bien dit, en 54, dans son discours à la jeunesse. C’était là qu’il fallait recruter et former des profs ! Non, la France conservatrice a préféré attendre. Ça a recruté à tour de bras et au niveau bac, au niveau bac 68, on appelait ça les PEGC, des grosses bandes de ringards vaguement rescapés du Larzac ou de n’importe quel coin où il y a des chèvres, des filles à cheveux passés au henné sentant le patchouli, des types rachitiques avec des cheveux gras, long, et sentant encore la fête « délirante » de la semaine dernière. J’habitais le 93, on a eu droit à la fosse septique de 68. De vrais ringards, qui n’avaient rien a faire d’enseigner. On pouvait les tutoyer, ils n’avaient rien à faire qu’on travaille ou pas. Ma professeur de math, une ringarde a cheveux ondulé qui a décidé de condamner sa gamine à la naissance en l’affublant du doux prénom de Charlotte, exhibait ses seins sans en avoir l’air avec des décolletés presque au niveau de la taille, sous des pulls « flous », jean moulant, bottes « sauvages ». Elle avait des cheveux longs bouclés et gonflés, passés au henné. Elle était « cool ». J’étais délégué, j’ai vu le vrai visage de cette bande de con lors du troisième conseil de classe. Des flics. C’est certainement là qu’est né le rocker en moi ! Freddie traînait vaguement avec cette bande de prof. Il y avait le professeur de physique, un craignos rescapé de je ne sais trop quelle campagne, avec son groupe folk Maluzerne, un Malicorne pour fauchés. Il jouait de la vielle. Il avait une camionette « Maluzerne ». Dans mon coin, on était nombreux, de la deuxième génération, Algériens, Portugais. Moi, mon père venait d’être licencié et commençait à collectionner les « mais pourquoi vous ne rentrez pas dans votre pays » à l’ANPE. On n’avait plus besoin ni d’Algériens, ni de vieux de plus de 40 ans, ni d’ouvriers. Et c’est ce genre de glandeurs qu’on nous envoyait pour assurer « l’égalité républicaine » si chère à Nicolas Sarkosy et Manuel Valls.
C’est à cette époque que mon identité gay a émergée. L’épisode de cette grève m’a prouvé qu’on pouvait dire non. Au fond de moi, j’étais content. Parallèlement,je me mettais à dessiner des corps de femmes. Des femmes nues. Mais contrairement aux hétéros, je dessinais des femmes nues pour les habiller. Je voulais mettre en avant certaines parties du corps pour les mettre en valeur. Jambes, ou poitrine. La grosse bab a convoqué ma mère pour lui dire que j’étais un obsédé sexuel. Ma mère est revenue cassée de cette rencontre. C’était l’époque ou mon père avait perdu son allocation. Un loyer, deux gosses dont un obsédé sexuel, pas d’argent. Le bonheur, quoi…
J’habillais des femmes, je copiais Erté à la bibliothèque où, régulièrement, un livre attirait mon attention. Comment nous appelez-vous ? de Guy Hocquenghem. Je l’ai présenté en exposé l’année d’après devant ma classe, vannée. C’est que j’avais choisi les meilleurs passages. Ma professeur, Madame De Witt, une catholique de gauche et pratiquante m’a laissé faire et a bien noté mon travail tout en formulant des critiques pertinentes. J’aimais beaucoup Madame de Witt. Freddie aussi a appris à l’aimer. Je me souviens aussi Madame Cunin, la façon dont elle avait défendu Freddie en conseil de classe. Une vieille fille comme on en fait plus. Freddie ne voulait pas étudier la poésie et Madame Cunin l’avait simplement choisir la poésie de son choix. En conseil de classe, elle avit dit que c’était une élève particulière mais qu’en lui portant de l’attention, elle pouvait avoir un comportement normal et être brillante. Il fallait lui laisser cette chance. Ah, Madame Cunin… Freddie aussi, maintenant, dit beaucoup de bien de ce tout petit bout de bonne femme.
On est devenus amis pour de vrai en seconde, même si déjà en troisième nous étions passés à une sorte de neutralité bienveillante.
C’est marrant comme à l’école je parvenais à m’entendre avec beaucoup de gens, mais plus particulièrement les cancres que je tentais de défendre en conseil de classe, sans au passage rien le demander en échange. Je crois que je tiens ça de mon père, le travailleur Algérien et/mais syndicaliste. Je prenais ça très à cœur. Pas par esprit chevaleresque, juste parce que, la première année, j’avais brigué, ensuite, parce que j’aimais ça. Je savais créer le contact avec les professeurs pour, le moment venu, faire passer un message. Je me rappelle un gars dans la classe, avec un pistolet dans son sac. Un gentil garçon, avec une vie de chiotte assortie à des parents de merde. Sans aucune raison, alors qu’après mon exposé Hocquenghem on commençait à me traiter de PD, il avait menacé un des élèves en question. Par la suite, on ne m’avait plus ennuyé. C’est à cette époque que j’ai découvert les pires élèves d’une classe d’un collège de banlieue. Les élèves moyens, qui se marraient bien alors que je commençais à « être ». Ils étaient gentils, mais ça les faisait rire, un type de 14 ans qui doutait publiquement de son identité sexuelle. Ça jazait. Eh bien, les jazeurs ne furent jamais ceux qu’on croit. Mes copains rebeux continueaient de me parler, les derniers de la classe me confiaient leurs problèmes. Un des rares amis que j’eue au collège était un type qui se battait régulièrement, ne faisait rien en classe. On n’était pas ami-ami, mais il ne m’a jamais traité de PD ! Il ne faut pas croire toutes les conneries que l’on raconte sur la banlieue, c’est plus complexe. Je sais que la situation n’est plus la même, mais quand j’ai eu 15 ans, il y a eu le premier « été chaud », et ce fut chaud aussi à Bondy, où je vivais. Freddie non plus ne m’a jamais non plus traité de PD. Au lycée, on est devenus inséparable, j’étais toujours perché sur la mobylette, on allait partout. Quand j’ai rencontré mes premiers mecs, c’est à elle que je racontais. Avec le recul, je pense que ma façon de vivre à l’époque était très liée à la désagrégation dans ma famille, mais Freddie me donnait et l’écoute, et une certaine forme de stabilité à travers les personnes de ses parents, qui m’ont très vite adopté. Je trouvais chez eux une porte ouverte, et cela bien qu’il eurent très vite compris que j’étais gay. Alors vous pensez, qu’on se manque… On ne se voyais pas bien souvent, mais c’est vrai qu’on savait l’un et l’autre que l’autre était là au cas où. Au cas où on aurait pas le moral…
Je suis dans le métro, il fait méga chaud. Mais pourquoi cette clim’...
On est le soir, je descends à la prochaine. Je retrouve Jun, nous allons au vernissage de Martin, illustrateur.
Madjid